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 [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]

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aj crime
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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Jeu 7 Nov - 19:41

Si tu ne trouves pas chez les éditeurs standards, je serais ravi de te parrainer chez edilivre (si le coeur t'en dit)...


Dernière édition par aj crime le Ven 8 Nov - 23:18, édité 1 fois
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Hiivsha

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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Jeu 7 Nov - 23:14

J'ai déjà mis ça dans un petit recoin de ma tête ! Merci. Wink 
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Hiivsha

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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Lun 11 Nov - 16:29

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18 - La route de Belvérus


Il lui fallait s’éloigner de Tarentia où, si on la capturait, Isil serait emprisonnée, torturée et exécutée pour meurtre. Si elle avait tué Ragnard deux ans plus tôt, son geste aurait été acclamé et récompensé alors que maintenant elle allait être recherchée…

Sans trop savoir pourquoi, Isil ne se sentait pas très bien et dut arrêter son cheval dans les bois au petit matin. Ses forces avaient diminué, probablement à cause de la tension qui l’avait habitée ces derniers jours et qui venait de disparaître… peut-être aussi parce que, pour mieux se préparer à affronter Ragnard, elle avait imprudemment cessé de prendre la potion de Lotus Noir de Raïssa. Or cette drogue procurait une dépendance dont il n’était jamais facile de se défaire… mais cela Isil ne le savait pas.

Les jambes flageolantes, la jeune fille s’appuya contre un arbre alors que ses boyaux se tordaient douloureusement dans son ventre et elle vomit. Une crise de rage s’empara de tout son être et Isil se mit à crier, à hurler en pleurant, tombant à genoux, les poings crispés, tremblant de la tête aux pieds. Puis elle chancela et perdit connaissance.

Dans un monde peuplé de cauchemars induits par l’état de choc dans lequel elle se trouvait, aggravé par un sevrage qui ne faisait que commencer, son corps fut agité de spasmes qui durèrent un long moment et qui la laissèrent inerte, allongée dans l’herbe durant plus d’une heure avant qu’elle ne rouvre les yeux.

Isil se sentit momentanément mieux et put se remettre en selle, sans toutefois parvenir à réprimer un léger tremblement au niveau de ses mains. Elle n’avait pas dormi afin de mettre le maximum de distance entre elle et d’éventuels poursuivants et la fatigue s’emparait progressivement d’elle.

Comme le jour déclinait, elle découvrit un relais de campagne, un chalet de deux étages tout en bois, aux fenêtres entièrement fleuries. L’auberge était agréablement installée au bord d’une jolie rivière coulant dans un vallon boisé, au sommet duquel on apercevait plus loin un village. Un seul cheval se trouvait à l’écurie indiquant qu’il ne devait pas y avoir grand monde à l’intérieur. Isil attacha le sien à une barrière et entra. Une jeune servante se précipita aussitôt vers elle.
« Bonjour madame, dit-elle en effectuant une révérence maladroite, soyez la bienvenue chez nous… vous voulez que je vous débarrasse ?
– Merci, répondit Isil en lui laissant sa cape. J’aurais besoin de me reposer et de manger un peu… et je boirais bien une bière bien moussante ! »

La fille lui désigna une table.
« Asseyez-vous, je vous amène tout ça… je vous prépare une chambre pour la nuit ? »

Isil acquiesça de la tête. La servante reprit en désignant l’arc et le sac dans lequel on pouvait apercevoir le pommeau de plusieurs épées.
« Si vous restez pour la nuit, les armes ne sont pas permises dans les étages… pour assurer la tranquillité de nos clients… j’espère que vous comprendrez… le patron les enferme dans une pièce en toute sécurité, vous pouvez avoir confiance.
– Je comprends, répondit Isil. Si vous me garantissez que je les retrouverai demain…
– Oh oui madame, il n’y a aucun problème… à n’importe quelle heure vous pourrez les reprendre.
– Dans ce cas… »

Isil lui confia l’arc et le sac après en avoir retiré la bourse contenant son or, qu’elle fixa à sa ceinture. Il n’y avait qu’un seul homme au fond de la pièce, une coupe devant lui, qui consultait des parchemins à la lueur d’une bougie. Au bout de quelques minutes le patron arriva avec une grande chope en terre cuite remplie d’un liquide ambré qu’il posa devant elle en se courbant légèrement.
« Bonjour mademoiselle, qu’est-ce qui vous amène donc dans notre contrée ?
– Je suis de passage, je m’en vais en Argos, mentit-elle pour ne pas dévoiler sa véritable destination.
– Votre route sera longue, dit l’aubergiste, vous feriez bien de prendre une chaloupe à Doruck sur le fleuve, à deux jours de cheval en prenant la direction du sud à la sortie de la vallée.
– C’est ce que j’avais l’intention de faire.
– C’est bien alors. Les longs voyages par la terre ne devraient pas se faire tout seul… toute seule, plus précisément.
– Oui, j’en suis bien consciente. Mais je suis attendue à Doruck par des compagnons.
– C’est une bonne chose. »

Il se retira et Isil resta seule avec ses pensées. Il lui fallait brouiller les pistes pour éviter que les hommes de Ragnard ne la retrouve. À l’écurie de Tarentia elle avait laissé entendre qu’elle partait vers le sud-ouest…

Ses nausées étaient revenues et elle se leva pour sortir afin de respirer l’air frais du soir, s’arrêtant au bord de la rivière pour plonger ses mains dans l’eau cristalline et s’en asperger le visage et le cou.
« Ne me dites pas que vous avez trop chaud ! railla une voix tout près d’elle. »

Elle se releva et se retourna. Il y avait derrière elle un jeune homme qui taillait un bout de bois avec un long couteau, négligemment appuyé contre une barrière. Il la regardait avec des yeux rieurs, noisette, légèrement bridés et un séduisant sourire en coin qui cadrait bien avec le charme un peu insolent qui se dégageait de sa personne. Il portait des cheveux bruns, courts, nantis d’une longue frange qui lui mangeait une partie de son visage et qu’il relevait fréquemment d’un geste de la main.
« Je m’appelle Endemal et vous ?
– I… Irrinida, enchantée de faire votre connaissance.
– Sûrement pas autant que moi… répondit-il en s’inclinant poliment. Je me demandais bien avec qui j’allais pouvoir bavarder ce soir et voilà que Mitra répond à ma prière en m’envoyant le plus beau de ses anges. Je suis comblé. »

Il leva les bras au ciel en criant.
« Merci Mitra, grâce te soit rendue pour la bonté dont tu fais preuve envers ton pauvre serviteur qui ne le mérite pas ! »

Isil se mit à rire les deux mains sur son visage, en rougissant sous l’effet du compliment. Le jeune homme reprit.
« Et vous allez où, mademoiselle ?
– A… je vais prendre le bateau à… »

Comment avait dit l’aubergiste, déjà ?
Le jeune homme accentua son sourire devant l’hésitation d’Isil tout en la dévisageant indiscrètement.
« … à Durock, sur le fleuve qui mène en Argos, continua Isil.
– Vous voulez dire Doruck, sans doute ?
– Oui, naturellement, Doruck… ce n’est pas ce que j’ai dit ? Pardon, je me suis trompée ! J’y suis attendue… »

Endemal s’approcha du ruisseau tout près d’elle en l’observant du coin de l’œil.
« Dommage, moi je me rends à Belvérus… une longue route également… j’avoue humblement que cela m’aurait réellement fait plaisir de la partager avec vous Irrinida… Je n’ai pas souvent l’occasion de voyager en aussi agréable compagnie.
– Ah oui, c’est dommage, renchérit Isil d’un air dégagé. Cela m’aurait fait plaisir également. »

Il se tourna vers elle sans se départir de son sourire en coin.
« Vraiment ? Vous dites ça pour me faire plaisir, mademoiselle…
– Non, c’est vrai… je vous trouve charmant. »

Il effectua une pirouette.
« Venant d’une personne de votre qualité, le compliment vaut son pesant d’or !
– Que pouvez-vous savoir de ma qualité, s’étonna Isil ingénument.
– Votre grâce n’a d’égal que votre beauté… je sens en vous une personne d’une grande qualité d’âme, quelqu’un de charitable, prête à aider autrui… non ? »

Comment aurait-il pu imaginer que, quelques heures plus tôt, elle avait décapité un homme désarmé à qui elle venait de se donner pour le prix d’un renseignement, dans la chambre d’un lupanar de Tarentia. Elle ne put maîtriser un haut-le-cœur.

Endemal lui posa la main sur l’épaule.
« Ça ne va pas Irrinida ? Vous êtes toute pâle soudainement… »

Elle se plia en deux et posa les mains sur ses genoux.
« Je ne sais pas, dit-elle, j’ai des nausées et j’ai mal au ventre... et aussi les mains qui tremblent… et les jambes un peu…
– Je ne suis pas apothicaire mais je connais plusieurs causes de ce que vous me décrivez…
– Ah oui, murmura Isil sans lever la tête, et quelles sont-elles ?
– La fièvre, répondit-il en posant une main douce sur son front… mais cela ne semble pas être le cas, votre front est frais… »

Il réfléchit un instant.
« Etes-vous enceinte ? »

Isil leva vers lui un visage quasi enfantin.
« Non, dit-elle étonnée, non, je ne le suis pas…
– Bon… il y a la peur… avez-vous peur de quelque chose, Irrinida ? »

Elle se redressa avec un air grave.
« J’ai déjà eu peur mais je n’ai jamais ressenti rien de tel.
– Le manque de certaines drogues peut aussi donner de tels effets… je le sais pour les avoir endurés il y a quelques années… »

Il avait perdu son sourire à cette évocation et regarda au fond des yeux bleus de la jeune fille.
« Etes-vous en manque de quelque chose ? »

Isil baissa les yeux et murmura.
« Peut-être… c’est possible…
– Alors, ne cherchez pas… suivant ce que vous aviez l’habitude de prendre et des doses, vous allez endurer les effets du sevrage pendant plusieurs jours et de façon plus ou moins forte… Il n’est pas très prudent de voyager dans votre état… peut-être devriez-vous regagner Tarentia ?
– Non ! dit-elle plus vivement qu’elle ne l’aurait voulu. Non, il faut que j’aille à… Bel… Doruck, c’est important. Je vais mieux de toute façon. »

Il la prit par le bras et recommença à sourire.
« À la  bonne heure ! Venez, allons manger, le repas doit être servi… une fois votre estomac plein, vous vous sentirez mieux… »

Il l’entraîna à l’intérieur de l’auberge et s’assit avec elle à une table tandis que la jeune servante apportait le repas. Petit à petit, il la dérida avec force plaisanteries et pitreries. C’était vraiment un très gentil garçon et Isil le trouvait beau… une sensation qu’elle n’avait pas ressentie depuis fort longtemps et qui apporta un peu de chaleur sur ses joues qui se tintèrent d’une très jolie coloration rosée, résultant également de l’effet des coupes de vin qu’elle avait bues accentué par le manque de sommeil.

Ils parlèrent longuement et Isil riait à gorge déployée sans retenue comme un enfant, sous le regard amusé et séduit d’Endemal. Puis la jeune fille se leva.
« Il est tard et je dois me mettre en route tôt demain, je ferais mieux d’aller me coucher… oups ! »

Elle tituba et tomba dans les bras du jeune homme qui la rattrapa lestement.
« Pardon, fit-elle en riant, je crois que le sol bouge un peu… à moins que ce soit moi… »

Il la prit dans ses bras.
« Hé, que faites-vous ?
– Je vous porte, vous seriez bien incapable de monter l’escalier par vous-même sans tomber.
– Vous êtes un amour, répondit-elle en riant de nouveau. »

Il monta péniblement les marches avec son fardeau et poussa du pied la porte de la chambre d’Isil. Parvenu au pied du lit il la posa par terre.
« Ai-je droit à une récompense ? demanda-t-il gentiment.
– Oui bien sûr… comme tout prince charmant qui se respecte, répondit-elle en avançant ses lèvres vers son visage. »

Il lui passa ses bras autour de la taille et sans plus attendre, il l’embrassa longuement en l’entraînant avec lui sur la couverture.

………………………………………

Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque Isil émergea de son sommeil comateux. En clignant des yeux sous l’effet de la luminosité, Isil porta les mains à sa tête dans laquelle il lui semblait entendre des cloches résonner. Ses nausées avaient repris ainsi que les tremblements de ses mains. Elle ne se sentait vraiment pas bien.

Rassemblant ses idées, Isil s’assit sur le lit et regarda autour d’elle. Elle était entièrement nue et ses vêtements gisaient sur le sol de manière désordonnée. La jeune fille éprouvait beaucoup de difficulté à se remémorer la soirée de la veille et les souvenirs ne lui revenaient qu’au compte-goutte, comme surgissant d’un rêve débridé. Il y avait ce jeune homme avec qui elle avait partagé le repas… ils avaient bavardé… ri… et il l’avait portée jusqu’à la chambre et après… le trou noir.

Malheureusement sa tenue laissait présager que la soirée ne s’était pas arrêtée là… en tout cas pas pour l’homme.
« Quel salaud, quel porc ! pensa-t-elle dépitée. »

Isil se leva et regarda ses mains trembler.
« Ça va pas mieux on dirait, se dit-elle… il faut aller de l’avant. »

Elle ramassa ses vêtements et poussa un cri : sa bourse avait disparu.
« Le fumier ! Le pourri ! En plus, c’est un sale voleur… Je vais le tuer si je le retrouve celui-là, tout mignon qu’il est ! »

Elle s’habilla, se chaussa et descendit l’escalier en courant. La salle était occupée par quelques hommes dont trois soldats qui grignotaient dans un coin discret tout au fond de l’auberge. Elle sortit sur le seuil de la porte et jeta un coup d’œil dehors sans grand espoir de retrouver le jeune homme de la veille. Tout à coup elle se rendit compte que son cheval n’était plus à l’écurie. Furieuse elle retourna à l’intérieur et interpella l’aubergiste tout en faisant attention de ne pas attirer l’attention des soldats sur elle.
« Patron ! L’homme qui était avec moi hier…
– Oui, votre ami…
– Non, pas mon ami… en fait je ne le connaissais pas…
– On n’aurait pas dit en vous voyant tous les deux rire comme deux larrons en foire, protesta l’homme. Il est parti ce matin en me disant : « Vous remercierez mon amie de ma part lorsqu’elle se réveillera pour la superbe nuit que nous avons passée ensemble… je n’ai pas voulu la réveiller » et il a ajouté : « elle est de mauvaise humeur quand on la réveille le matin ! »

Isil frappa rageusement le sol du pied.
« Oh, le coquin, l’infâme voleur !
– Que vous a-t-il donc fait ? demanda l’aubergiste.
– Il m’a volée… il a pris ma bourse et mon cheval ! Tout ce que j’avais, il me l’a pris… le salaud !
– Je suis désolé, déplora le patron… je ne pouvais pas savoir, vous alliez si bien ensemble. »

Elle le fusilla du regard.
« Bon, bon, calmez-vous mademoiselle, je n’y suis pour rien. On va en parler à ces sergents de Tarentia. »

Le cœur d’Isil s’arrêta de battre et elle jeta un regard éperdu à l’aubergiste.
« Non ! dit-elle précipitamment en tendant les mains en avant, non… ce... ça n’est pas grave… en fait… je sais où le retrouver… inutile de les déranger. »

Le patron fit une moue suspicieuse et plissa les yeux en s’approchant d’elle.
« M’est également d’avis que vous n’avez pas envie d’attirer l’attention sur vous non ?
– Heu… je vous en prie, je dois partir… rendez-moi mon sac et mon arc, s’il vous plait… »

L’homme se gratta le menton en regardant les soldats qui ne leur prêtaient aucune attention. Il observa Isil et se dit qu’elle était trop jolie pour qu’il la leur livre, quoi qu’elle ait pu faire… Il alla chercher les affaires de la jeune fille puis revint.
« Il y a le repas et la chambre à payer, observa-t-il. »

Isil le regarda d’un air éploré.
« Puisque je vous dis qu’il m’a volé ma bourse.
– Pas de paiement, pas de sac, s’obstina l’aubergiste. Il vous faut trouver un moyen de régler votre dette sinon je vous livre à ces soldats et je vous préviens, même si vous n’avez rien d’autre à vous reprocher, les juges ne plaisantent pas avec ceux qui ne s’acquittent pas de leur dette à Tarentia.
– C’est trop fort, protesta Isil, c’est moi qu’on vole et c’est moi qu’on traite de voleuse ! Vous voulez que je fasse quoi ? Comme tous les autres ? Que je me déshabille et que je m’allonge sur la table de votre cuisine ou dans votre chambre ? »

Elle pensa que tout cela ne finirait jamais et envisageait déjà de s’emparer du sac par surprise pour saisir une arme et affronter les soldats… tant pis finalement si elle se faisait tuer, elle avait de moins en moins envie de vivre. Si la mort pouvait la soulager de toutes ces bassesses, elle l’accueillerait avec sérénité.
« Allons, allons, calmez-vous mon enfant, objecta l’aubergiste. Pour qui me prenez-vous ? Je suis marié et j’aime ma femme et je ne compte pas profiter de la situation à vos dépends, toute mignonne que vous êtes. N’avez-vous donc pas dans ce sac de quoi me payer ?
– Peut-être, réfléchit Isil, donnez-le moi. »

Il le lui tendit. Elle en ressortit la superbe épée qu’Adamar le forgeron d’Orandia avait forgée pour elle, à sa demande.
« Cette épée suffirait-elle ?
– Oh, magnifique… quel étrange  éclat et quelle ligne ! Oui, par Mitra, cela suffira… êtes-vous certaine de vouloir vous en séparer ?
– Oui, répondit Isil, j’en ai une autre, bien plus précieuse encore…
– Quelle curieuse jeune fille vous êtes qui vous promenez avec deux épées et un arc mais qui vous laissez naïvement dépouiller par le premier bel homme venu ? Il vous faudra grandir un peu si vous voulez survivre seule dans ce monde. »

Isil baissa les yeux en pensant.
« J’aimerais bien ne plus être seule… c’est pour cela que je lui avait fait confiance… je serais même allée jusqu’à Belverus avec lui… et peut-être plus loin après qui sait… »

Elle soupira profondément. Pendant ce temps-là, l’aubergiste avait glissé dans son sac quelques provisions.
« Prenez, et faites attention à vous. »

Isil regarda les soldats d’un air inquiet. L’aubergiste lui adressa un clin d’œil.
« Si on me demande quelle était votre destination, que dois-je répondre ?
– Dites très précisément ce que je vous ai dit, répondit-elle en lui adressant à son tour un clin d’œil.
– Compris, conclut le patron en hochant la tête et en lui souriant de toutes ses dents. Compris, mademoiselle. Bonne chance ! »

Elle quitta l’auberge et prit la route de Belverus. En sentant renaître les nausées, elle se demanda si elle aurait la force d’atteindre le but qu’elle s’était fixée.

……………………………………….

Son chemin de croix ne faisait que commencer. Le sevrage de la drogue au Lotus Noir fut dramatique et draina toute la force de caractère d’Isil, pourtant nourrie par la haine et le désir de se venger du traître Marak. Plusieurs fois elle eut envie de se laisser mourir sur le bord du chemin. Elle marcha durant des jours et des jours, la tête vide, comme une automate, ne s’arrêtant que pour tenter de chasser difficilement tant ses mains tremblaient et sa vue se troublait sous l’effet du manque, et finit par se nourrir faiblement de racines et de quelques larcins commis la nuit aux abords des villages qu’elle fuyait comme la peste. Tel un animal traqué, elle se cachait chaque fois qu’un bruit de sabots ou de charrette parvenait à ses oreilles, luttant vainement à l’aide de ses mains contre des visions cauchemardesques qu’elle finissait par avoir même éveillée…

Isil erra dans les forêts de Némédie durant près de trois semaines, marchant vers le soleil levant, dans un état proche de la folie, pliée en deux par de violentes douleurs au ventre, les muscles tétanisés, s’appuyant sur des jambes tremblantes qui la supportaient à peine. Puis un soir, alors  qu’un orage venu des montagnes déversait sur le pays des trombes d’eau glacée, elle aperçut en arrivant au sommet d’une colline, les lumières d’une ville importante et sut, malgré sa fièvre, que son voyage touchait à sa fin. Elle tomba alors sur ses genoux et se mit à sangloter.

Le garde à l’entrée de la ville qui la vit passer soupira l’air compatissant.
« Encore une mendiante ! » pensa-t-il en observant la silhouette crasseuse et en haillons de la femme qui se traînait, pieds nus, d’une démarche hésitante, appuyée sur un arc sans corde qu’elle avait dû ramasser dans quelque décharge, trébuchant sur la moindre pierre de la route. À bien l’examiner, il était certain que sous la noirceur de la peau et de la poussière qui recouvrait son visage et collait ses cheveux blonds en mèches disgracieuses, se cachait une personne jeune et jolie. Secouant la tête, il maudit le sort qui avait réduit à rien une telle jeune femme et remercia Mitra que ses enfants, eux, aient de quoi se loger et se nourrir confortablement.

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Dernière édition par Hiivsha le Jeu 21 Nov - 19:12, édité 1 fois
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Hiivsha

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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Jeu 21 Nov - 19:10

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19 - Les Loups du Vanaheim


Isil avançait mécaniquement au cœur des ruelles sans savoir par où se diriger. À plusieurs reprises elle fut bousculée par des passants qui l’insultèrent en lui intimant l’ordre de quitter le quartier au plus vite. La nuit tombait sur Belverus. Un éclair éclata et la foudre tomba tout proche accompagnée d’un fracas épouvantable. Sous sa pèlerine usée, la jeune fille tremblait comme une feuille, dévorée de l’intérieur par le feu de la fièvre.

Lorsqu’il la vit entrer, l’aubergiste de la taverne de « La Dernière Chance » se précipita vers elle les mains en avant.
« Non, non… vous ne pouvez pas entrer ici… nous ne voulons pas de mendiante ! Partez, je vous en prie ! »

Isil leva vers le tavernier ses grands yeux bleus fiévreux et murmura d’une voix plaintive.
« Je vous en supplie, pour l’amour de Mitra… il pleut, j’ai froid, j’en peux plus de marcher, je ne vous demande rien que de me laisser prendre un peu de repos et un verre d’eau… »

L’homme n’était pas un méchant bougre. Une onde de pitié l’envahit face à cette fille, presque encore enfant. Il la laissa entrer pour l’installer au fond de la taverne, tout près d’une cheminée secondaire qui réchauffait une pièce plus petite et vide, discrètement séparée de la grande salle par une épaisse tenture.
« Repose-toi ici au chaud. Tu pourras y passer la nuit et quand les clients seront partis, je te donnerai de quoi manger. En attendant, voici de quoi boire, ajouta-t-il en lui tendant une cruche remplie d’eau. »

Isil ne se le fit pas dire deux fois et s’allongea dans un recoin sombre en se couvrant de sa pèlerine. On ne distinguait plus ni son visage, ni ses cheveux quand elle s’endormit.

Lorsqu’elle se réveilla, elle perçut des murmures de personnes qui discutaient à voix basse derrière la tenture.
« Herana, j'ai de mauvaise nouvelle, disait une voix masculine. Mon frère et moi sommes partis vers le nord, entre la frontière d’Asgard et la nôtre... Nous n’avons retrouvé que des corps… plein de corps mutilés et décapités. »

Du bout des doigts, Isil écarta le bas de l’épais rideau. L’homme qui venait de parler lui tournait le dos et portait de longs cheveux bruns ainsi qu’une épaisse barbe noire qu’elle aperçut lorsqu’il tourna à demi la tête. Il devait être cimmérien d’après son accent et parlait à une jeune femme vêtue comme une aquilonienne bien qu’apparemment de même type. Cette Herana faisait face à Isil mais ne s’était pas aperçue qu’on les observait. Elle était vêtue d’une tunique bleutée, d’un pantalon de soie blanc et était chaussée d’une riche paire de bottes en fourrure claire. Sa longue chevelure ébène, ses yeux de félin sombres comme des diamants noirs, accentuaient un visage à la forme triangulaire mais de toute beauté quoiqu’un peu sévère, sur lequel ressortaient deux jolies pommettes légèrement rosées qui en atténuaient la dureté. Elle était jeune et devait avoir environ vingt cinq ans.
« Continue Malec, demanda-t-elle. »

Isil laissa retomber le rideau et referma les yeux. Elle ne comprenait pas la teneur de leur conversation mais à certains moments quelques bribes lui firent dresser l’oreille :
… le vieux cadran… infiltration… prison… Demetros…

Demetros ! L’homme pour qui travaillait Marak le fourbe ! Le cœur battant, Isil se releva péniblement en s’aidant de son arc, laissant à ses pieds sa besace par l’ouverture de laquelle on pouvait apercevoir la poignée brillante d’une épée richement incrustée de pierres… Elle laissa tomber sa cape sur le sol et rajusta sa tunique élimée, serrée à la taille par une ceinture usée, en ramenant au mieux les pans sur sa poitrine. C’était le seul vêtement qui lui restait et tout ce qu’elle avait sur la peau. Timidement elle écarta un coin de la tenture et s’avança de façon à la laisser retomber derrière elle.
« Pardon, fit-elle en murmurant d’une voix qui peinait, je ne voulais pas vous déranger… »

Isil regardait la femme comme si elle voulait imprimer son visage dans sa mémoire en évitant soigneusement de poser les yeux vers la nourriture posée sur la table et qui lui paraissait tellement abondante, alors que son estomac était vide depuis plusieurs jours. Elle se sentit vaciller.

Herana s’était interrompue et regardait l’inconnue avec inquiétude, la main posée sur la garde de son épée prête à jaillir du fourreau.
« Qui es-tu ? demanda Malec. Hé ! Réponds quand je te parle ! »

Il avait sorti  une dague et la tenait pointée vers le cou de l’intruse.
« Doucement, fit Herana, ne vois-tu pas qu'elle est dans tout ses états ? »

En baissant ses yeux brillant de fièvre, Isil continua le souffle court.
« Je ne voulais pas vous espionner… j’ai entendu malgré moi… vous avez parlé d’un certain Demetros… et je ne pense pas que vous soyez des amis à lui… j’ai besoin d’aide pour pénétrer chez lui… trouver un certain Marak pour le tuer… »

Ses jambes tremblaient et tout son corps frissonnait sous l’effet de la température qui s’était élevée à cause de la proximité du feu de cheminée. Elle était visiblement à deux doigts de s’écrouler.
« J’ai besoin d’aide… répéta-t-elle. »

Elle s’appuya sur son arc pour soutenir son effort et une larme glissa sur sa joue.

La tenture s’écarta de nouveau et l’aubergiste apparut en posant la main sur l’épaule d’Isil.
« Cette jeune femme vous ennuie messieurs dames ? J’en étais sûr, une mendiante… Veuillez me pardonner, je m’en vais de ce pas vous en débarrasser ! »

Le barbare cimmérien tourna son imposante masse musculaire vers le patron.
« Laisse-là tranquille, tavernier, et occupe-toi de tes affaires.
— Mais, cette...
— Il suffit !
— D'accord, d'accord... c’est votre problème après tout… »

Le tavernier battit en retraite tandis qu’Isil s’écroulait. Herana la rattrapa de justesse dans ses bras.
« Hé là ! Doucement... »

Elle l’assit sur une chaise.
« Ça va aller ? »

Puis se tournant vers l’homme.
« Vite, Malec ! Retourne en Cimmérie et préviens Irich et les autres que l'attaque sera pour bientôt... Je l'espère.
— Entendu… Bonne chance ! ajouta-t-il en posant sa main sur l'épaule de sa compatriote. Fais attention à toi ! »

Il partit. Herana se mit à genoux à côté de la jeune femme dont les yeux s’étaient fermés à bout de force et lui tapota la joue. Comme Isil glissait sur le côté, elle la remit d’aplomb sur la chaise.

L'espace avait fini par se transformer en un puits sans fin dans lequel Isil tombait. La fin de toute chose, un néant qui dissolvait les âmes... Elle sentait ses forces l'abandonner. Ses pensées étaient déjà ailleurs et ses souvenirs remontaient à la surface du lac de sa mémoire. Elamir... une lumière blanche l'entourait... puis la lumière vira au rouge sanglant et le visage difforme de Marak apparut dans son rêve. Il tenait dans sa main droite la tête de son père et dans l'autre celle de sa mère tandis qu'à ses pieds brûlait son village...

Du fond de l'abîme une voix se faisait entendre.
« Doucement... tu m'entends...... »

Un écho faisait résonner ces paroles comme dans la plus profonde des gorges de montagne...
« Doucement.... doucement.... oucement.... cement.... ment.... »

Isil sentit les mains qui la soutenaient la redresser. L'écho reprit.
« Hé, jeune fille ! Tu tiens le coup ? Oh, je te parle... C'est qui ce Marak ? Je te parle !... »

Devant elle une coupe d'eau... l'eau de la vie... l'eau qui ramène l'esprit au corps... qui ranime l'âme qui part... pas l'eau du Styx, non, mais celle de la Corne d'Abondance qui donne la vie...

Machinalement Isil étendit la main vers la coupe que lui tendait Herana et la déversa dans sa gorge desséchée par la fièvre...

Marak... l'être infâme qui la voulait et qui avait livré son peuple aux pillards vanirs...

Elle rouvrit des yeux bouffis par la fatigue, la privation, le manque de sommeil et les leva vers celle qui se tenait auprès d'elle.
« Je m'appelle Isil... bafouilla-t-elle... j'ai froid... j'ai faim... »

Elle ferma les yeux un instant et fit appel à toute la réserve d'énergie qui se trouvait au fond de son âme. Elle se redressa un peu.
« Marak ? murmura-t-elle. C'est le diable en personne... tout mon peuple... les Vanirs... Elamir, mon amour... »

Lorsque le visage d’Isil retomba sous l’effort, Herana mesura l’ampleur de l’épuisement dans lequel elle se trouvait et la transporta pour la reposer auprès du feu, appuyée contre le mur. Elle ôta sa propre cape et en entoura la pauvre jeune fille morte de faim, avant de lui tendre un plat auquel elle n’avait pas touché.
« Tiens, mange, reprends des forces. »

Isil rouvrit les yeux avec difficulté… la guerrière lui tendait un plat en bois dans lequel sentait bon de la viande cuisinée avec des légumes. Elle s’en empara avidement et y plongea ses doigts pour saisir la nourriture et la porter goulûment à sa bouche tel un animal affamé.

Herana posa la main sur son épaule afin de la rassurer et afficha un petit sourire.
« Mange doucement… c'est ça… C'est bon hein ? »

Elle souffla longuement.
« Eh bien jeune fille, je n'aurais jamais pu supporter de voir quelqu'un mourir de faim devant une table bien garnie... Isil… Isil, ce n’est pas d'ici ? D’où viens-tu ? »

Puis, elle se rappela que la jeune femme avait évoqué des mots comme « Vanirs », « peuple » et le nom de son « amour ».
« Oui, tu viens du nord, il y a pas de doute. Raconte-moi, pourquoi vouloir tuer cet homme… ce Marak ? Tiens, voilà de l'eau... »

Le temps égrena ses minutes. La guerrière avait pris place sur un tabouret de bois devant la jeune fille assise par terre près du feu. Quand elle fut rassasiée, Isil souleva un regard reconnaissant vers sa bienfaitrice et jeta un oeil vers sa besace comme pour s’assurer que tout ce à quoi elle tenait était toujours là, sur le sol.

Quelques forces lui revinrent et elle leva la tête vers les poutres du plafond. Marak… par où commencer ?

Lentement, Isil entreprit son récit, entrecoupé de pauses pour reprendre son souffle toujours court. Comment Marak qui la voulait pour femme avait défié son fiancé… comment vaincu il avait essayé de l’assassiner avant d’être banni… Elle narra à coups de phrases brèves, taillées à la hache, l’agonie et l’extermination de son peuple et son propre martyre au terme duquel Ragnard l’avait laissée pour morte.

Des larmes coulant sur ses joues rougies par la fièvre, elle raconta son errance, les loups qui l’avaient sauvée de la mort… Hiivsha… « La Panthère Noire »… Ragnard … sa fuite… et maintenant Marak qui servait Demetros et qu’elle ne pourrait atteindre que de l’intérieur de la citadelle des Adorik…

Elle était visiblement épuisée et n’aurait jamais la force d’aller plus loin. Regardant la femme assise devant elle, Isil murmura.
« Merci madame. »

Herana reprit le bol vide à présent pour le reposer sur la table.
« De rien et appelle-moi Herana, répondit-elle d'un sourire. Finalement, beaucoup trop de femmes du Nord sont destinées à perdre leur virginité dans de tristes conditions, ajouta-t-elle en marmonant. Mais, je te comprends, Isil, la vengeance nous hante ensuite nuit et jour. Notre vie n'est plus rien, seul le sang compte. »

Elle observa longuement le sol, perdue dans de profondes pensées.
« Plus de sentiments… savoir aimer… être aimé aussi… plus rien, c'est vide. Le coeur est rempli de haine et de rancoeur… Seul le goût du sang sur nos lèvres est le remède contre le suicide... »

La cimmérienne la regarda à nouveau.
« Tu as fait un long voyage et je n'ai pas envie de te laisser ici. D'un, parce que le tavernier va sûrement te jeter dehors ou te livrer à des types malhonnêtes qui te réduiront de nouveau en esclavage ou au mieux te laisseront crever dans un coin sordide... Et de deux… parce que je n'ai plus d'argent sur moi hormis pour payer le repas... »

Elle posa une petite bourse presque vide sur la table et se baissa au niveau d’Isil.
« Je ne te laisse pas le choix, allez, grimpe sur mon dos. »

Herana l’aida à se hisser sur elle, les bras autour de son cou et les jambes maintenues sur ses hanches par ses bras fins mais musclés.
« Tu es brûlante... observa-t-elle. Pourvu que tu tiennes le coup ! »

Elle sortit de la taverne avec son fardeau dans les rues sombres. La pluie s’était calmée et le campement où elle retournait n’était pas trop loin, sur une place de la ville. Heureusement, car la jeune fille était un poids mort malgré tout, lourd à porter.

De retour au camp désert, le feu était éteint, les gens dormaient, la lune était à son zénith dans le ciel noir. Minuit.

La guerrière ouvrit sa roulotte, d'un coup de pied, pas trop fort... C’était une banale roulotte pauvrement meublée : un miroir, une petite table, des tabourets et un grand lit. Il y avait des caisses de bois, de grande taille et un sac de lin très lourd, dont seule la guerrière connaissait le contenu.

Herana posa Isil sur son lit et la déshabilla.
Cela tombe bien, pensa-t-elle, Nyrina n’est pas là.
« Voilà, tu seras bien comme ça ! »

La cimmérienne récupéra des vieux draps dans sa malle, ainsi qu'une couverture de laine avec lesquels elle couvrit la malade avant de lui tendre une coupe d’eau.
« Attends... Tiens, bois ça. Allez ! fit-elle en lui redressant légèrement la tête d’une main passée derrière sa nuque. Repose-toi à présent. Vu que tout le monde dort, je vais m'asseoir sur cette chaise et attendre ici. Demain, si tu te sens mieux, on parlera. Promis. Si je fais tout cela, c'est dans un but précis, hein… pas que pour tes beaux yeux ! »

Elle se mit à sourire pensivement.

Isil faisait un rêve. Elle était ballottée de droite et de gauche sans comprendre. Elle enserrait quelque chose sans savoir quoi... un tronc d'arbre flottant sur une rivière tumultueuse dans laquelle elle était tombée et qui la maintenait hors de l'eau... une racine au bord de la falaise qui l'empêchait de tomber dans le vide... une main secourable... un dos... des épaules solides qui la portaient...

Elle tomba. Elle sentit sous son corps nu la caresse d'un lit. Une douceur bienfaisante qu'Isil n'avait plus connue depuis trop longtemps. Elle porta instinctivement sa main sur son épaule et murmura.
« Mon sac... mes armes... »

Herana regarda la jeune femme blonde, confuse et finit par dire doucement.
« Zut ! Ses armes ? Son sac sans doute… Bon, j'y retourne. Maintenant tâche de dormir, d'accord ? Je vais te ramener tes affaires. »

Lâchant un dernier sourire elle se hâta vers la taverne. Ce fut rapide. Le tavernier avait tout entassé dans un coin, en attendant sans doute de les vendre. La guerrière se montra persuasive et il n’osa pas discuter devant son visage fermé et la dureté de son regard. Il rendit tout, même l'arme d'acier, qu’Herana observa avec l’attention d’une professionnelle.
Plutôt lourde pour une épée de jeune fille… mais bien équilibrée... Plutôt une arme de guerrier ! Qui es-tu donc vraiment, Isil ?

Elle retourna dans sa roulotte et posa l'arme près de la jeune fille qui dormait à poings fermés. Elle s'installa sagement sur sa chaise, se regardant dans un miroir qui lui faisait face, une bonne partie de la nuit.

Pendant plusieurs jours elle soigna Isil, lui faisant avaler des potions pour aider la fièvre à retomber. Les tremblements qui agitaient sporadiquement ses membres s’estompèrent puis disparurent. Le sevrage de la drogue au lotus noir prenait fin et la jeune fille commençait à reprendre le dessus. Ses nuits paraissaient moins agitées, ses cauchemars s’espacèrent et son visage reprit progressivement des couleurs.

………………………………………..

Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsqu’Isil ouvrit les yeux. Elle avait dormi fort longtemps, un temps qu’il lui était impossible de mesurer.  Cependant elle se sentait un peu mieux. Sa fièvre avait nettement diminué et même si elle n’était pas encore dans l’état de soutenir un combat, elle se sentait de force à bander son arc.

Isil regarda l’étrange endroit qui l’abritait : une roulotte. C’était surprenant. Tout contre elle, quelqu’un avait posé son épée et à ses pieds elle retrouva son sac avec sa dague, son carquois et son arc. Elle s'habilla puis, prenant le tout, elle sortit de la roulotte et se retrouva en bordure de ce qui était sans aucun doute un petit cirque ambulant. Les alentours en étaient pour l’instant déserts. Il faisait chaud et le soleil brillait fort. Un peu plus loin, vers la sortie de la ville, s’écoulait une grande rivière qui chuchotait le long des plages de galets qui la bordaient. Elle partit dans sa direction et remarqua un petit baquet en bois sur lequel traînait un morceau de savon destiné très probablement à laver du linge. Elle le ramassa et continua vers la rivière en traversant de grands fourrés parfaits pour la dissimuler à la vue d’éventuels passants. Il n’y avait apparemment personne sur la berge et Isil posa son sac puis défit sa ceinture et fit glisser le long de son corps sa tunique déchirée. Sans plus se préoccuper que quelqu’un puisse l’observer dans cette tenue et dans cette position, accroupie, penchée sur l’eau claire, elle entreprit de laver son vêtement du mieux qu’elle le put avant de le disposer sur un buisson pour le faire sécher.

Elle pénétra ensuite dans l’eau vive jusqu’à la taille et se lava avec un délice non feint, jusqu’à ce que le savon ait complètement fondu. Elle se sentait si bien ainsi, enfin propre, qu’elle demeura plus d’une heure dans l’eau, la plupart du temps les yeux fermés, la tête en arrière, ses longs cheveux ondulant au gré du courant.

Puis elle s’en revint vers ses affaires et s’étendit sur les galets pour se faire sécher au soleil.

Lorsque ses vêtements furent secs, elle revêtit sa tunique qui, sous les intempéries de sa longue fuite depuis Tarentia, avait bien rétréci. Les fibres s’étaient tellement resserrées qu’elle avait à présent bien du mal à recouvrir convenablement sa poitrine. Considérant également sa longueur qui lui arrivait à grand peine à mi-cuisses, elle songea qu’il lui faudrait sérieusement envisager d’en chaparder une autre sous peu. Mais pas dans ce campement ! On ne vole pas ceux qui vous ont recueillie.

Elle retourna vers les roulottes du petit cirque et s’assit sur un tonneau vide puis entreprit de passer une corde à son arc qu’elle banda plusieurs fois afin d’en éprouver la tension qu’elle réglait toujours très forte pour obtenir plus de puissance.

Sortant de sa roulotte, Herana remarqua la présence de la jeune fille, assise, qui ne parlait qu'avec ses pensées et ses songes. Elle sourit et nota avec bonheur sa meilleure mine.

S’installant sur un autre tonneau proche de la jeune blonde, la guerrière goûta un instant la tranquillité à peine troublée par les bruits de la ville qui parvenaient jusqu’à la petite place.
« La Cimmérie me manque, soupira-t-elle à voix haute. Malgré les guerres et tous ses problèmes, ça reste un beau pays… ses paysages et ses vastes montagnes nappées de neiges éternelles me font défaut… ainsi que la chaleur de ses clans. »

Herana comprenait la jeune fille car elle-même avait vécu le même carnage. La mort de son père, de sa mère, de son frère et même de son enfant... Il ne lui restait que sa petite soeur Kathleen, captive dans la maison de Demetros lui-même... C’était selon la Cimmérienne, un véritable présage qu’Isil, qui cherchait aussi à s’infiltrer dans la demeure des Adorik, soit entrée accidentellement en contact avec elle. Un signe de Mitra qui ne pouvait être que bénéfique.
« Tu l'as peut-être compris, reprit-elle sans vraiment regarder Isil, mais nous ne sommes pas de vulgaires gitans et clowns. Autrefois, on nous appelait les « Loups de Siobhan » puis les « Loups du Vanaheim »… Siobhan est maintenant morte et nous avons été trahis par nos propres frères. Les seuls survivants, c'est nous et quelques autres enfermés dans la prison de la famille Adorik... »

Elle se perdit de nouveau dans ses pensées avant de hausser les épaules et de reprendre à nouveau son monologue.
« Je ne suis pas là pour eux, c'est un hasard... Mais, ça ne me déplait pas de revoir d'anciens amis que j’ai cru brûlés et partis aux côtés de Crom... »

La jeune archère observait cette étrange guerrière du coin de l’œil sans rien dire.
« Vois-tu Isil, continuait cette dernière, Demetros, l'homme qui emploie celui que tu recherches, est un homme très puissant. Il est prêt à tout pour tuer les Loups… enfin, ceux qui restent… pour nous tuer. Pourquoi ? C’est comme pour toi ou moi : la vengeance. »

Elle pointa son doigt vers l'arc qu’Isil tenait entre ses doigts.

« J’ai parlé de toi à Maleo, un autre loup libre et il est d'accord pour que tu te joignes à nous si tu as la force de te battre... Tu sais te servir de ça ? »

Isil avait écouté Herana en silence. Elle sentait en elle de la sincérité et une compréhension qui n’était pas de la pitié… elle n’aurait pas voulu de sa pitié… Mais Herana et elle, semblaient avoir souffert presque sur le même chemin. Herana dans la chair de sa famille et la chair de sa chair, son enfant… Isil dans la chair de sa famille comme elle, et dans sa propre chair qu’elle avait finie par rejeter…

Toutes deux poursuivaient un but presque similaire. Herana, retrouver sa sœur … Isil, tuer Marak… Mais après ? Elle n’aurait plus rien pour l’aider à vivre… ni haine, ni amour… rien que le dégoût d’elle-même et la certitude de ne plus jamais pouvoir aimer… du moins en était-elle persuadée.

Isil n’avait pas de compagnons de route et ne se voyait pas revenir à Orandia pour le moment. Elle se sentait désespérément seule… alors pourquoi pas ?
« Oui, murmura-t-elle enfin… oui je veux bien venir avec vous… et oui, je sais me servir de cet arc. »

Elle extirpa habilement une flèche de son carquois, banda son arc avec une force insoupçonnée et décocha la flèche qui alla se ficher dans le tronc d’un énorme chêne… du genre qu’on ne pouvait manquer à cinquante mètres, même les yeux bandés.

« Pas mal, pour une ex-malade ! dit Herana  avec un sourire en coin. Mais il n’était pas bien difficile à un archer même moyen de toucher le tronc.
— Ce n'est pas l'arbre que je visais, répondit posément Isil, mais l'araignée qui est maintenant écrasée sous la pointe de ma flèche... elle est morte un peu à cause de toi... ajouta-t-elle malicieusement en esquissant un pauvre sourire. Je ne rate jamais ma cible et Marak non plus, je ne le raterai pas !
— Non, tu ne le manqueras pas... Mais, avant toute chose, penses-tu que c'est la seule chose à faire ? Mérite-t-il de mourir ? Même si cet homme est le diable... Je me pose souvent cette question...  Tuer un soldat, un guerrier, un homme se battant pour une cause, n'affecte personne. Mais tuer quelqu'un de déjà mort… J’ai l’impression que c’est un peu lui redonner la vie. C’est en tout cas ce que je pense… »

Isil avait bien du mal à suivre les pensées tortueuses de la Cimérienne et secoua la tête.
« Marak moura de ma main, dit-elle d'un air sombre. Je dois le faire pour me libérer de tout cela... »

Elle resta un long moment la tête baissée, pensive.
« Oui, il mérite de mourir… marmonna-t-elle comme si elle se parlait à elle-même. »

Un peu plus loin, un être étrange les observait depuis son repaire de halliers fleuris, à l’extrémité sud du camp. Drim était un être sombre et complexe qui ne recherchait la compagnie de personne et surtout pas celle des êtres inférieurs. Solitaire, il était à l’opposé des instincts d’une meute, communauté naturelle pour un loup. Pourtant, il était satisfait d’avoir rejoint une réunion composée d’êtres, trempés pour la plupart dans le même acier solitaire que celui qui composait l’armature de son âme. Car la réunion de ces loups était pour l’heure peu naturelle et forcée par des événements qui avaient habilement relié les fils de tous ces destins individuels, pour en tisser une toile unique dans laquelle ils étaient venus se faire prendre comme des moucherons dans le piège de l’araignée.

Drim se considérait comme un être spirituel et l’idée de nouer des liens avec d’autres existences risquait selon lui de nuire à l’intégrité de son esprit. Il considérait que l’âme d’un homme commandé par ses émotions ne pouvait qu’être entachée par de nombreuses failles dont il redoutait la contagiosité. Néanmoins, il marcha vers les deux femmes et les gratifia d’un bref salut prenant la forme d'un hochement de tête.

Isil leva la tête et le voyant qui leur adressait un petit signe, lui lança avec un sourire :
« Bonjour monsieur l'inconnu ! »

La conversation semblait s'être amorcée sans qu’il sache vraiment pourquoi il était venu l’entamer, et il fit un effort sur lui-même pour ne pas afficher à son insu la répugnance que lui inspirait cet échange inutile et non constructif.
« Salutations, jeunes femmes, dit-il, balayant de son regard les deux combattantes qu’il jugea effarouchées du haut de sa suffisance. Alors ? Est-ce la nécessité d'une main amicale qui pousse vos pas dans notre direction, ou bien la peur panique d'un ennemi rôdant dans votre dos ? »

Les deux femmes semblaient dans l'expectative face au Turanien contrarié qui n’avait au fond de lui aucune envie de poursuivre un échange de paroles convenues. Il avait prononcé ces quelques mots avec une telle suffisance retenue qu’Isil en resta sans voix, tandis qu’il leur tournait le dos et s’éloignait sans attendre de réponse, considérant sans doute qu’il avait atteint le maximum de la condescendance dont il se sentait capable.
« Quel drôle d’oiseau, murmura-t-elle enfin. Qui est-il ?
— Il s’appelle Drim, répondit simplement Herana. »


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Dernière édition par Hiivsha le Jeu 28 Nov - 20:15, édité 1 fois
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Hiivsha

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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Jeu 28 Nov - 20:14

Devant l'enthousiasme général, je me permets de poster la suite qui ne manquera pas de vous captiver Wink 

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20 - La diversion


Le soir était tombé et Isil, assise dans l’herbe contre une roulotte, observait un homme qui se tenait debout, immobile autour du feu depuis un long moment, comme perdu dans des pensées profondes. C’était Maleo, celui qui semblait donner des ordres à toute la petite troupe dont elle n’avait jusque là aperçu que des visages furtifs et discrets. Seules deux personnes étaient venues la trouver : l’étrange turanien nommé Drim et un cimmérien appelé Hepner, bel homme et très souriant, qui lui avait fait bonne impression. Sa courte conversation lui avait mis du baume au cœur car Isil se sentait parmi eux totalement étrangère jusqu’à se demander parfois, si elle était vraiment la bienvenue.

Si ce n’avait été Herana et l’idée de pouvoir pénétrer dans la demeure fortifiée des Adorik, elle se serait enfuie de ce campement sans demander son reste. Mais déjà, elle sentait naître en elle un curieux sentiment d’affection pour la brune cimérienne et ne voulait pas la décevoir.

Isil nota que quelques autres « loups » s’étaient rapprochés du feu en silence et les flammes jetaient sur eux leur lumière dansante qui accentuait cette impression de complot qui flottait dans les airs.

D’une roulotte sortit une femme, une autre cimmérienne sans doute aux cheveux longs et bruns légèrement ondulés qui la chercha du regard avant de s’approcher d’une démarche féline.
« Isil je présume ? Enchantée de faire ta connaissance. Je suis Nyrina, Thane des Cerfs Blancs. »

Elle mit une main sur sa poitrine et inclina la tête, de manière quasi imperceptible. Isil leva ses grands yeux bleus un peu perdus et un sourire se dessina sur son visage.
« Oui, je m'appelle ainsi… »

La jeune fille se releva très lentement et plia un genou avec grâce.
« Moi aussi, je suis enchantée de vous connaître... j'ai l'impression d'avoir tant de monde à connaître ce soir... et je ne sais pas pourquoi..."

Isil échangea quelques amabilités avec la thane, puis celle-ci lui demanda d’approcher du feu comme les autres en lui laissant présager un départ tout proche.
« Je vais donc chercher mes affaires, répondit doucement la jeune fille… je n’en ai que pour un instant… »

Dans la roulotte Herana, à moitié nue, campait devant son miroir tout en s’équipant d’une armure de cuir et de tout ce qui allait avec. Isil admira ses épaules puissantes et la finesse de son corps malgré des muscles saillants habitués à l’exercice physique, sa poitrine ferme et altière, mais remarqua surtout la dureté de son visage et l’expression résolue de son regard. La jeune fille bafouilla timidement un mot d’excuse qui resta sans réponse puis s’approcha de ses affaires. Elle glissa la dague qu’Elamir lui avait offerte pour ses dix-sept ans — trois ans déjà — dans le fourreau de sa ceinture de cuir et elle ajusta la grande épée de son père — forgée également par Elamir et Vaener le maître forgeron de Valaar — dans un grand fourreau rigide qu’elle passa en bandoulière dans son dos. Enfin elle croisa son carquois avec l'épée, prit son arc qu'elle posa sur une épaule, plia sa cape qu'elle mit dans sa besace élimée et ressortit.

Timidement elle approcha du feu la tête baissée, accompagnée par la thane qui l’avait patiemment attendue. Maleo, assis,  regardait attentivement tous les autres prendre place en cercle autour du foyer crépitant... Il venait d'interpeller un certain Calintz pour l'envoyer chercher quelque chose caché dans une forêt...

Isil se plaça sans dire un mot à côté de Nyrina et se sentit un peu honteuse de son manque d'équipement ainsi que de ses habits qui ressemblaient plus à des haillons qu’autre chose, quand les autres paraissaient fin prêts pour partir au combat. Pour se consoler, elle se dit que pour abattre quelqu'un avec son arc, elle n'avait besoin ni de bottes, ni d'armure...

Elle regarda tour à tour ces visages qui ne lui évoquaient encore, pour la plupart, aucun nom... mais elle pensa que cela viendrait sans doute en son temps.

Discrètement, Isil observa Drim, l'étrange personnage qui leur faisait signe. Le turanien présentait la silhouette inquiétante d'un homme en grande partie dissimulé dans des bures grisâtres, le visage dans l'ombre d'une capuche. Il paraissait sombre, le teint couleur de miel brun, les traits durs sans émotion. La jeune femme lui sourit timidement. Son père lui avait appris à ne pas juger un être sur ses apparences extérieures... mais elle se demanda de quelle trempe il était et ce qu'il pouvait bien y avoir au fond de son âme.

Maleo, le shaman, regarda tout à tour chacun des visages en marmonnant quelque chose d’indistinct et se releva, le regard subitement clair, le visage grave et tendu, en rajustant son manteau de fourrure noire.
« Asseyez-vous ! ordonna-t-il à l’attention des Loups présents. Il y a des choses que je dois vous dire maintenant. »

Il prit une longue et profonde inspiration.
« Ce soir, nos efforts vont enfin être récompensés. Nous avons reçu un message par les valets de Demetros nous demandant de divertir cet infâme seigneur d'Adorik ce soir. »

Le Cimmérien eut un rictus énervé et dégoûté en prononçant ce nom.
« Alors il n'y a pas de temps à perdre, l'effet de surprise sera a son zénith sous peu et nos meilleures chances de réussite dans le même temps, acheva-t-il en expirant complètement. Vous allez donc tous vous préparer à faire diversion en amusant de votre mieux l'assemblée de ce soir et pendant qu'ils se divertiront, ceux d'entre nous qui sont déjà dans la place libéreront et feront échapper les prisonniers... »

Maleo observa chacun des Loups présents.
« Ce n'est pas la peine que je vous en dise plus pour le moment, mais il y a deux choses importantes que vous devez garder à l'esprit... continua le Shaman tout en replongeant son regard dans le feu crépitant. Premièrement, ne montrez jamais votre visage et ne vous appelez jamais par votre nom. Si quelqu'un le voit ou l'entend, il devra mourir… »

Maleo leva un deuxième doigt devant lui.
« Deuxièmement, aucun des Loups ne doit être laissé vivant sur place, sous aucun prétexte... »

Et il lança sur eux un regard sévère et triste à la fois.
« Les blessés intransportables devront être achevés. »

Isil frissonna malgré elle, impressionnée par la solennité du moment et la gravité qu’elle pouvait déchiffrer dans chaque regard. Le Shaman voulait faire comprendre à tout les Loups l'importance de la tâche qu'ils allaient accomplir, et celle-ci ne serait une victoire totale que si, et seulement si, leur visage et leurs noms restaient un secret pour toutes les personnes potentiellement dangereuses pour les Loups.

Il se retourna à nouveau vers l’assemblée réunie.
« J'ai fait préparer des capes pour tout le monde, elles nous aideront à passer inaperçus et dissimuleront nos visages… la nuit fera le reste. »

Il montra du doigt un tas de vêtements dans l’une des carrioles, marcha jusque à eux et en revêtit un comme pour montrer l'exemple.

Alors que les autres Loups commençaient à l’imiter, Maleo interpella Herana d’un geste qui la fit venir près de lui et murmura quelque chose à son oreille tout en jetant un coup d’œil vers Isil puis Hepner. Il se retourna vers les Loups de nouveau.
« Maintenant, préparez vous, camarades, dit-il de sa voix caverneuse et convaincue, nous partirons dans quelques minutes. »

C'était enfin arrivé... Ce n'était plus qu'une question de temps pour Herana la guerrière, impatiente de retrouver sa soeur et de fuir le plus loin possible de ce pays rempli de haine et de mal. Elle s'avança vers la jeune blonde, Isil et jeta près d'elle un sac.
« Une tunique en maille, des brassards ainsi que des bottes renforcées en cuir... Ne me remercie pas, je ne pouvais quand même pas te laisser partir si peu vêtue... vite, si tu ne veux pas manquer l’heure de la vengeance ! »

La Cimmérienne lui tourna le dos et observa chaque membre de cette troupe qu'elle côtoyait depuis trois longues semaines avant de retourner dans sa roulotte pour y prendre un dernier objet... Dans un coffret, qu'elle ouvrit à l’aide d’une clé dorée, se trouvait son trésor : un collier ou plutôt un gri-gri, fait de dents et d'autres matières difficiles à identifier...
« J'arrive, petite soeur, j'arrive... murmura-t-elle. »

Herana était bien équipée : une petite hachette sous sa cuisse gauche, trois dagues de lancer contre l'autre. Une épée de taille moyenne sur le côté ainsi qu’une longue aux formes destructrices dans son dos. Venaient s’ajouter un arc et son carquois plat qui n’emmagasinait que dix flèches aux pointes ravageuses. Elle se regarda dans la glace sale. Un dernier regard. Posée à côté, une fiole remplie d'une substance étrange qu’elle avala d’une traite. Puis, elle appliqua avec soin une sorte de peinture noire sur son visage. Le même rituel depuis ses dix-sept ans, depuis neuf années d’une guerre longue et porteuse de sang. Mais cette soirée était spéciale, elle suivrait ses propres règles...
Par Crom... J'ai changé. Que suis-je devenue ? Je ne me reconnais plus, j'ai tellement changé... Mais peut importe, ce que je vais faire, je ne le ferai pas pour moi, mais pour toi, petite soeur...

Elle resortit de sa roulotte, rejoignant les autres, prête pour le grand soir.

Pendant que la guerrière se préparait, Isil avait saisi le sac jeté à ses pieds par Herana et s’accroupissant, l’avait ouvert. Personne ne disait mot autour de ce feu. C’était sinistre. La chaleur humaine ne paraissait pas être le fort de cette curieuse compagnie, du moins en ces instants que la jeune fille sentait empreints d’une gravité oppressante. Pas de rires, pas de plaisanteries, rien… le moindre mot prononcé avait son utilité. Elle se releva et loin de se préoccuper de la compagnie qui l’entourait, se dénuda entièrement en ôtant sa tunique de tissu qu’elle plia et rangea dans son sac, pour revêtir la tunique de mailles. Elle ajusta les brassards bien maladroitement, prouvant qu’elle n’avait pas l’habitude de revêtir des habits guerriers, puis s’accroupit et enfila les bottes renforcées.

Ainsi accoutrée, elle alla s’enquérir d’une de ces capes que Maleo avait désignées, se glissant dans l’une d’elle avant de revenir près du feu. Puis, s’approchant du foyer et s’empara d’un morceau de charbon de bois avec lequel elle se macula le visage sous l’œil narquois d’un grand guerrier musclé à tête rasée qu’elle avait entendue appeler Soton.

Revenant à sa place, Isil imita le nommé Silgan et sortit sa dague pour inciser la cape de deux fentes : une pour sortir son épée, une pour accéder à son carquois. Puis elle remit son arc sur son épaule et reprit silencieusement sa place autour du feu tout en observant Herana qui revenait vers leur groupe.


Tout le monde était prêt et la nuit définitivement tombée. Maleo avait donné le signal du départ et la troupe s’était mise en route, lentement, silencieusement.
« Enfin, se dit la jeune fille en regardant s’ébranler le cortège. Nous y sommes ! »


Isil regarda ses compagnons et Drim, l’étrange et sombre Drim, dont elle ne savait rien, sinon qu’il avançait les mains dissimulées dans les emmanchements de ses vêtements et qu’il ne paraissait pas porter d’arme sur lui. Elle se demanda de quoi il était fait et quelle sorcellerie il portait en lui.

Le campement avait disparu à leurs yeux et maintenant la ville elle-même se fondait dans une obscurité à peine troublée par la lune et des nuages qui jetaient un reflet rouge sang sur la nuit.

Tandis qu’ils suivaient la route qui montait vers la colline, Maleo s’était retourné comme pour s’assurer que tout le monde suivait. Tout en haut, une grande et inquiétante demeure fortifiée offrait à leur regard une vision macabre.

C’est donc là qu’ils allaient ? Dans ce manoir se trouvait ce Demetros qui détenait leurs amis. Mais plus important encore pour la jeune fille, quelque part entre ces murs se trouvait Marak le traître.

Isil tremblait. Elle avait peur. Peur que Ragnard lui ait menti. Peur de perdre une nouvelle fois la piste qui devait lui permettre d’achever sa quête, d’accomplir sa vengeance… Peur également de l’après…

Maleo avait enveloppé sa tête avec la capuche de sa cape et Isil en fit de même. Elle se devait de rester concentrée pour être capable de faire exactement ce qu’on attendait d’elle et d’agir efficacement le moment venu.

Elle essaya de maîtriser son tremblement et de se calmer en s’efforçant de ne plus penser à rien.

Le Shaman se retourna vers les Loups en groupe derrière lui, eux-mêmes occupés à ajuster leurs dernières affaires. Tous paraîssaient concentrés, personne n'avait l'air d'avoir peur hormis la jeune fille blonde qu’Herana avait ramenée et qui semblait avoir du mal à réprimer ses frissons. Tout devait se dérouler tranquillement, sans faux pas... Normalement. Mais qu'adviendrait-il d'eux s'ils se faisaient repérer trop tôt une fois à l'intérieur de la forteresse ?

Il n'y avait pas de plan de secours et le Cimmérien ne savait pas si les membres de la meute en étaient conscients et s’ils l'étaient, alors, il ne pouvait que respecter leur bravoure et leur espoir. Il fit face à la demeure, grande, froide et macabre. Leur but était là-dedans, brisé dans l’ombre d’un cachot humide et insalubre et il ne savait pas que « ses » Loups arrivaient pour l’en sortir.
« J’ai fait atteler une carriole avec des coffres renfermant de quoi nous grimer pour le spectacle dans le but de ne pas être reconnus une fois la mission accomplie. Nous nous habillerons avant d’entrer en scène. Jusque-là, laissez votre visage hors de vue des gardes, entonna le Shaman à mi-voix pour ne pas être entendu plus que de nécessaire. »

La troupe continuait sa montée lorsqu’une mélodie s’éleva doucement dans la nuit. Le grand guerrier, Soton, fredonnait un vieux chant de guerre Cimmerien, dont il avait avec les ans oublié les paroles. La mélodie troubla le silence de mort qui régnait dans la sinistre procession. Puis il cessa et se mit à haranguer ses camarades.
« Compagnons, ce n'est pas avec vos têtes d'enterrement que nous passerons pour des saltimbanques... »

Le Shaman se retourna vers Soton, figeant son regard pour qu'il se taise alors que la petite troupe approchait des remparts. Les murailles qui se dressaient devant eux paraissaient infranchissables. Deux immenses tours encadraient la double porte de la propriété entièrement protégée par des murs de plus de trente pieds de haut.
Sur le chemin de ronde, on apercevait les silhouettes des gardes qui déambulaient sous la clarté de la lune.
« Ils sont bien mieux organisés que ce que je pensais… songea Maleo. »

Ils arrivèrent bientôt à la porte principale et les deux gardes levèrent leur pique vers eux. Deux archers dans chacune des tours du châtelet mirent en joue le petit groupe d’hommes qui venait de s’arrêter sous leurs yeux.

Maleo s’avança vers les soldats.
« Qui va là ? cria l’un d’eux.
— Nous ne sommes pas ici pour vous chercher querelle… énonça Maleo de sa voix la plus neutre, levant la main comme pour bien montrer qu’il n’était pas armé.
« Qui es-tu ? hurla l’autre garde sans même attendre la fin de la phrase.
— Nous sommes la troupe du cirque ayant humblement élu domicile dans la bonne ville de Belverus depuis plusieurs jours. J’ai personnellement reçu un message de votre maître, Demetros, nous demandant de venir le divertir au plus vite… alors nous avons fait diligence et nous voilà. »

Sous sa capuche le Shaman prit un sourire moqueur et de derrière ses longs cheveux grisâtres, une lueur malsaine apparut dans ses yeux. Le garde grommela quelque chose indistinctement. Apparemment il ne semblait pas être au courant de l’arrivée des saltimbanques.

Maleo reprit d’une voix plus grave en tendant un parchemin portant le sceau des Adorik.
« Montrez ceci à votre supérieur, je suis certain qu’il comprendra. »

Le garde s’avança vers le parchemin tendu et s’en saisit. Sans même le dérouler il courut vers la porte et disparut. Le silence retomba, angoissant, chacun scrutant de son mieux les murailles et les tours, comme si une surprise pouvait soudainement en surgir. Malgré lui, Maleo approcha sa main droite de son arme, la gauche prête à donner l’ordre d’attaquer…

Isil scrutait elle aussi la nuit, tentant d’imaginer ce qui se cachait derrière ces puissants remparts. Elle frissonna à l’idée que toute seule, elle aurait eu bien du mal à pénétrer dans la demeure qui abritait l’infâme Marak, sauf à y être invitée… et c’est certainement la solution qu’elle aurait été obligée de choisir si elle n’avait pas eu la chance de rencontrer Herana. Elle préférait de loin être là avec les Loups que seule, livrée entre les griffes d’un personnage que les gens de la ville n’évoquaient qu’à voix basse après avoir vérifié en observant autour d’eux que nul espion de la famille Adorik ne pouvait les entendre…

Isil se tenait en queue du convoi, se dissimulant dans l’ombre d’un chariot et déjà elle avait repéré des arbres derrière lesquels elle pourrait se protéger si les choses tournaient mal, pour abattre les soldats qu’elle distinguait dans les tours de guet. Elle tâta d’une main le haut de son carquois à travers la découpe qu’elle avait faite à sa cape à l’instar de Silgan et vérifia qu’au besoin, elle pouvait en deux secondes en saisir une flèche.

Le plus dur était d’attendre une action qui ne saurait qu’arriver tôt ou tard… Elle se demanda comment ensuite, elle parviendrait à trouver l’homme qu’elle était venue tuer. Isil regarda ses mains. Elles ne tremblaient plus, la tempête était terminée et elle redevenait maîtresse de son corps et de ses actes. Mais qu’arriverait-il une fois Marak mort, ce qui n’allait pas tarder à arriver si tout se déroulait normalement ? Quel chemin devrait-elle emprunter ? Où aller et avec qui ? Retourner à Orandia chez Hiivsha le magicien et devenir sa femme ? Pourquoi pas… mais saurait-elle l’aimer une vie durant ? Elle se trouvait bien trop jeune pour s’enfermer en bonne épouse dans une ferme, prisonnière d’un village trop étroit pour ses élans de liberté, et pour élever ses enfants… Continuer son chemin, errer sans véritable but, seule jusqu’à tomber sous les coups d’un ennemi plus fort et risquer de finir en esclave dans quelque riche propriété ou dans un bouge sordide ? Pourquoi avait-il fallu qu’elle ne puisse épouser Elamir et vivre heureuse dans son pays natal qui lui manquait si cruellement ? Devait-elle retourner dans une région fantôme peuplée de souvenirs ? Pour faire quoi ?

Le garde était revenu pour porter l’accord de son supérieur et le cortège se remit en route à travers la grande entrée fortifiée. Isil se détendit et baissa soigneusement la tête pour ne pas se faire remarquer par les soldats.

La troupe traversa le châtelet et ils pénétrèrent dans une vaste cour au centre de laquelle était dressée une estrade, face aux fenêtres du logis du maître des lieux, une imposante bâtisse haute de deux étages.

Maleo venait de se retourner en lançant un coup d’œil à Herana. Il lui adressa un signe avec la main qu’il cachait dans son dos, avant de regarder impérieusement Isil et, sembla-t-il à cette dernière, Hepner, comme pour leur dire : « Suivez Herana ».

La cimmérienne ralentit sa marche pour se laisser rattraper par Isil qu’elle prit par les épaules tout en se rapprochant également d’Hepner, puis elle murmura à leurs oreilles.
« … au nord-ouest, vers la cour… une porte menant dans l’une des tours… on y va, en silence… »

Et tandis que la troupe se préparait fébrilement pour le spectacle destiné à amuser et à capter l’attention de l’ensemble des occupants du manoir, Isil emboîta sans hésiter le pas de la Cimérienne, en espérant que les gardes qui surveillaient les environs ne se retourneraient pas.


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Dernière édition par Hiivsha le Jeu 12 Déc - 0:23, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Jeu 28 Nov - 22:38

Salut Hiivsha,

il va falloir que je pense à tout copier, je vais être absent quelques semaines... et je ne sais pas encore quelles facilités j'aurai à me connecter à internet.

Mais j'aurai peut-être un peu de temps pour bétalire.
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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Ven 6 Déc - 0:45

Ah, elle progresse la petite Isil.

Ils sont marrants ces Loups, un regroupement étrange de gens unis dans un même but.

Bon perso je préfère voir écrit "chaman" que "shaman", mais les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas Wink

En tout cas, l'attaque se précise !

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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Ven 6 Déc - 10:40

C'est copié...
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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Jeu 12 Déc - 0:22

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21 - L'explosion


Ils avaient couru dans l’ombre de la muraille, profitant du fait que les gardes, distraits par l’animation bruyante de la troupe qui s’activait, avaient momentanément baissé leur niveau de défiance.

La petite porte n’était pas fermée et pivota sur ses gonds. Herana entra la première avec le silence d’une panthère. Dans l’obscurité elle distingua un long couloir sombre qui s’enfonçait dans les murailles, faiblement éclairé par des torches chancelantes. Au-dessus d’eux elle distingua les pas lourds d’un soldat qui allait et venait sur un chemin de ronde donnant sur des meurtrières depuis lesquelles on pouvait observer l’extérieur de la forteresse. Une échelle permettait d’y monter.

La Cimmérienne s’accroupit légèrement et attendit que l’homme lui tourne le dos pour grimper silencieusement à l’échelle. D’un geste vif elle l’attrapa par la gorge et le fit basculer en arrière dans le vide, sautant derrière lui pour retomber sur son torse qu’elle transperça de sa dague. Ce fut bref et sans bavure. Un acte visiblement normal pour la guerrière qui se releva sans manifester aucune émotion.

Nettoyant sa lame ensanglantée, elle se tourna vers Isil.
« Vous pouvez retirer vos capes… toute personne qui nous croisera devra mourir ! Isil, personne ne t’a donc appris à ajuster des brassards ? Le fer, toujours de ce côté… il te permet de frapper l’adversaire si tu es en difficulté ou désarmée… comme ça… bien… »

Herana lui caressa doucement la joue en souriant. Isil sentit un frisson la parcourir sous le contact de la peau douce et se troubla. Hepner toussota.
« Prends bien garde à toi jeune fille, souffla la guerrière en se retournant. Bon, voici mon plan. »

Tandis qu’Isil se débarrassait de sa cape, la Cimmérienne s’accroupit et traça rapidement sur le sol avec la pointe de sa dague le plan des lieux.
« Nous devons nous occuper des gardes postés sur les tours, sans que l'alerte soit donnée. On doit éliminer tous les gardes de ces quatre tours qui encadrent la grande cour dans laquelle se joue le spectacle. Je prends la plus grande, celle du nord-est… Hepner, tu prends les deux tours au sud et Isil celle de la chapelle au nord-ouest. Fais attention, il y a deux gardes postés et tu ne pourras pas les éliminer sans que l’un deux ne donne l’alarme. Aussi, quand je serai sur la grande tour et que j’en aurai éliminé le garde, je me montrerai discrètement. À ton signal je décocherai une flèche sur le garde le plus au sud… tu devras au même moment en faire de même pour l’autre, soit avec une autre flèche, soit à mains nues mais toujours en silence. Evite de surestimer ta force physique contre ces soldats… tu es une fille et tu n’es pas aussi forte qu’eux… Essaye de rentabiliser ton arc ! »

Elle souffla un peu puis reprit.
« Hepner, tu devras t’occuper de deux tours, mais tu sais mieux tuer que moi dans l'ombre... On se rejoindra à l’intérieur de la tour dans laquelle je me trouverai, par les remparts ou les chemins de ronde intérieurs... Une fois ce travail achevé, nous essaierons d'éliminer les patrouilles dans l'enceinte du château. Si j'ai bien compris le plan de Maleo, Trull, Xadars et Legindel, trois Loups déjà infiltrés, s'occuperont des prisonniers. C'est notre priorité. Il y a peu de chance qu'on sorte d'ici sans faire de casse. Donc restez prudent et silencieux et ne quittez pas les couloirs... Bonne chance ! »

Elle posa de nouveau sur la jeune fille un regard affectueux avant de disparaître dans le couloir imité par Hepner qui prit la direction opposée.

Isil se retrouva seule dans l’obscurité. Son cœur battait doucement et elle ne frissonnait plus. Le moment était venu, et sa confiance était revenue. En deux mots, elle se sentait prête.

Elle longea vers le nord le couloir sombre, tenant son arc dans sa main gauche et dans la droite une flèche prête à être tirée… Elle se disait qu’Hérana la sous-estimait car en effet, elle se savait parfaitement capable de tirer deux flèches en moins de trois secondes ce qui lui donnait la possibilité d’abattre les deux gardes avant qu’ils aient le temps de se rendre compte de quelque chose.

Mais un plan étant un plan, elle décida qu’il lui fallait obéir aux ordres de la Cimmérienne. Elle était arrivée au pied d’un minuscule escalier taillé dans la pierre, qui montait en colimaçon vers le haut de la tour de la chapelle.

Le haut cet l’escalier débouchait à travers le plancher d’une salle qui occupait toute la surface intérieure de la tour. Prudemment elle se hissa jusqu’à ce que ses yeux soient au raz du sol et jeta un regard circulaire dans la salle de garde. Elle était vide. Deux lits sommaires en bois, un râtelier à armes garni de fléaux et de masses, deux arbalètes et une épée posées contre un mur, une armoire délabrée aux portes cassées, une table et quatre chaises bancales, formaient son ameublement.

Isil acheva de grimper les dernières marches et posa ses pieds sur le plancher qui geignit sous ses pas en émettant de sinistres craquements. À travers les interstices des lattes, on pouvait distinguer le vide central de la tour et elle pensa aussitôt que si jamais l’une de ces lattes s’avérait pourrie et cédait sous son poids, la chute serait longue mais mortelle.

La pièce avait une ouverture donnant sur l’extérieur au nord-ouest, deux portes en bois, l’une donnant sur le rempart ouest et l’autre côté nord ainsi qu’une échelle qui montait vraisemblablement vers le sommet de la tour où se trouvaient les gardes qu’elle avait furtivement aperçus à leur arrivée au château.

Silencieusement, Isil grimpa à l’échelle qui permettait d’atteindre une lourde trappe munie d’un anneau. Elle la souleva avec difficulté pour pouvoir jeter un œil dehors. Les deux gardes se tenaient côte à côte et regardaient en discutant d’un air amusé vers la cour intérieure, là où se préparait le spectacle. Isil poussa sur la trappe mais celle-ci devait avoir les gonds faussés car elle perçut immédiatement le début d’un grincement horrible avant de stopper net son mouvement le cœur battant. Les gardes ne semblaient pas avoir entendu, mais il lui parut évident que si elle passait par là, s’en était fini de sa discrétion. Or, compte tenu du poids de la trappe, elle ne pourrait jamais se hisser sur la plate-forme, engager une flèche et la décocher sans que les gardes ne donnent l’alerte… de plus, comme ils étaient tout près l’un de l’autre, il lui était impossible d’en abattre un sans que le second le remarque.

Le plan d’Herana venait de prendre à l’instant tout son sens.

Il lui fallait donc monter sur la tour, faire signe à Herana et tirer sur l’un des gardes en priant pour que la Cimmérienne en fasse autant, au même instant, sur l’autre et sans manquer sa cible.

Isil battit en retraite et referma précautionneusement la trappe avant de redescendre de son échelle, puis se dirigea vers l’ouverture et regarda à l’extérieur. Elle se trouvait à flanc de muraille mais celle-ci présentait néanmoins des aspérités utiles à la prise. Or, Isil avait souvent escaladé des parois plus difficiles dans les montagnes des Quatre Vallées avec Elamir, avant…

… avant…

La jeune fille s’assombrit et des pensées obscures et douloureuses revinrent en elle. Elle voyait brûler son village de Valaar dont le sol était jonché de cadavres… elle revoyait Ragnard devant elle avant qu’il ne la…

Isil secoua la tête pour chasser ces mauvaises pensées et se concentra sur la muraille de la tour. Juste au-dessus d’elle des pierres carrées saillaient. Si elle pouvait les atteindre…

Elle enjamba la fenêtre et tourna le dos au vide en cherchant à tâtons une prise. Ses doigts en forme de crochets pesèrent sur une aspérité de la pierre pour s’assurer de sa solidité puis Isil avança le pied qu’elle glissa dans une fente du mur. Lentement elle se hissa, centimètre par centimètre jusqu’à atteindre les pierres carrées grâce auxquelles elle put saisir le haut des créneaux. Elle se glissa dans l’ombre de la pierre. Les gardes étaient toujours penchés vers l’estrade et lui tournaient le dos. Se mettant debout, elle tenta d’apercevoir la silhouette d’Herana sur la tour d’en face. C’était risqué car il ne fallait pas que quelqu’un regarde précisément dans sa direction à ce moment précis.

Au loin elle distingua de son regard perçant une silhouette immobile tapie dans l’ombre du sommet de la grande tour. Espérant qu’Herana avait fait son office et regardait vers elle à cet instant précis, elle montra son arc en indiquant le côté gauche — vers le nord avait dit Herana — pour bien montrer le côté duquel elle allait tirer.

Retenant son souffle elle engagea la flèche et banda l’arc… compta jusqu’à trois et tira. La flèche se ficha dans le dos du garde de droite en lui perforant le cœur. Pratiquement au même instant une autre flèche en provenance de la grande tour arriva en sifflant et se planta dans la poitrine du second soldat. Isil bondit dague en main et se rua sur lui pour l’achever, mais l’homme était déjà mort. Observant par-dessus les créneaux, vers l’estrade dressée au centre de la cour intérieure, elle aperçut le nommé Aelred qui faisait son numéro en provoquant diverses exclamations dans l’assistance. Cela semblait très réussi…
« Bravo, Aelred, pensa Isil au fond d’elle-même. »

Elle se rendit jusqu’à la trappe qu’elle ouvrit sans plus s’occuper du grincement que désormais personne ne pouvait entendre, puis descendit dans la salle de garde et ouvrit précautionneusement la porte donnant sur le rempart nord.

Curieusement il n’y avait pas de garde sur le rempart, preuve que Demetros avait dû concentrer ses hommes pour qu’ils surveillent la représentation qui commençait au milieu de la cour.

Elle se glissa parmi les ombres des pierres jusqu’à la grande tour où dans l’obscurité du couloir elle aperçut une ombre familière.
« Herana, chuchota-t-elle ? C’est toi ?... Joli tir… je suis épatée… Hepner n’est pas là ? »

Un murmure se fit entendre derrière elle, qui la fit sursauter.
« Je suis là ! »

Il avait surgi de nulle part satisfait de l’effet qu’il venait de produire.
« Désolé de vous avoir fait attendre mais il y avait plus d’hommes que prévu… »

Herana le regarda d’un œil ravi et posa la main sur son épaule.
« Bien joué ! dit-elle simplement sans remarquer le sang qui s’écoulait de la blessure de l’homme. »

Puis elle fit quelque pas, réfléchissant sur la suite.
« Venez voir ! »

La Cimmérienne les emmena tout en haut de la tour maîtresse. De cet emplacement, la vue embrassait tout le domaine à des lieux et des hectares à la ronde.
« Vous voyez le bâtiment, au nord d’ici ? C'est là où les gardes dorment et se reposent, et en dessous, c'est la garnison, les salles d’armes et d’entraînement ainsi que la cantine... Il nous faut un moyen pour tout neutraliser, sans trop de résistance... Venez. »

Ils redescendirent et cette fois Herana les mena au rez-de-chaussée de la tour puis encore plus bas dans le sous-sol.

Isil et Hepner purent distinguer cinq corps de gardes, sans vie, la gorge tranchée pour certains et d’autres mutilés. Herana ne fit aucun commentaire et ses compagnons non plus. Parvenue devant une porte fermée, Herana sortit un trousseau récupéré sur le corps de l’un des gardes et l’ouvrit.

La porte grinça.

« Et voilà notre miracle ! Je savais que cette tour cachait quelque chose d’important vu le renforcement de ses murs ! ».

Des tonneaux… des tonneaux remplis d'une substance encore peu connue et se présentant sous la forme d’une poudre noire.
« C'est une poudre mortelle. Elle explose au moindre contact avec une flamme. J'en ai déjà utilisé pour faire sauter une mine d'or en Ophir… Ça provient de Kithai, un pays très lointain, à l'Est... On va s'en servir pour faire sauter la garnison et le dortoir des gardes. On va passer par les tunnels du sous-sol pour arriver sous le bâtiment. Là, on entassera le maximum de tonneaux et on fera tout exploser. Les souterrains sont peu fréquentés… En fait, ils sentent tellement mauvais, que les gardes ne s’y aventurent guère... Allez, on va faire plusieurs voyages. Si on réussit, il ne restera plus que les gardes postés en ce moment dans le château et les jardins, ainsi que la garde rapprochée de Demetros. Vite ! »

Isil regarda les tonneaux qui devaient faire leur poids puis admira les muscles puissants d’Hepner. Dans un geste enfantin, elle tâta ses propres biceps avec une moue. À ce moment précis, elle aurait préféré être un gros guerrier musclé qu’une archère à la taille fine.

Passant ses bras autour d’un des tonneaux en fléchissant ses longues jambes, elle banda tous les muscles de son corps et se redressa péniblement en soufflant.
« Pffff… un jeu d’enfant… il faut les amener où déjà ? crâna-t-elle en rougissant sous l’effort tout en esquissant un sourire forcé. »

En silence ils entassèrent quelques tonneaux au prix d’une grosse suée qui trempa leur corps, autour des piliers de soutènement du bâtiment de la garnison. L’atmosphère des souterrains était vraiment empuantie par un mélange de pourriture et de mort, une odeur âcre qui leur donnait envie de vomir. Isil plissait son nez de dégoût tandis qu’elle s’efforçait de respirer par la bouche pour éviter d’être trop incommodée.

Herana avait rempli quelques sacs de poudre qu’ils avaient hissés sur leurs épaules avec comme objectif de les monter dans les étages du bâtiment. Ils se trouvaient juste en dessous des salles d’entraînement. Armes et armures y étaient entreposées ainsi que des mannequins de paille et des cibles de bois pour l’entraînement des archers. Une grille leur barrait le passage.
« Hepner, tu penses pouvoir ouvrir cette grille sans faire de bruit ? »

L’Assassin retint une grimace. L’effort consenti pour déplacer les tonneaux avait aggravé la blessure sur laquelle il avait enfoncé un morceau d’étoffe afin d’éviter que le sang ne coulât. Il fronça les sourcils et réfléchit un instant puis son regard s'arrêta sur Isil et il lui lança avec un sourire malicieux.
« Pardonnez-moi, demoiselle… tout en s’emparant d’une épingle qui maintenait ses cheveux. »

Hepner prit ensuite la boucle de son ceinturon et à l'aide des deux objets, s’affaira sur la serrure qui céda rapidement sous l’action de ses doigts experts.
« Mille mercis, Isil… chuchota Hepner à l'oreille de la jeune fille en lui replaçant délicatement le bijou dans la main. »

Isil eut un moment d'hésitation puis posa doucement ses longs doigts sur le bras musclé d'Hepner en lui rendant l’épingle.
« Gardez-la, des fois qu'il y aurait d'autres serrures à crocheter... vous me la rendrez quand... elle ne vous sera plus utile. »

Le fixant de ses grands yeux bleus, elle lui adressa son plus joli sourire avant de baisser le regard en ajoutant.
« Bon... ben... moi je vous suis... quand vous voulez... »

Ils traversèrent la salle d’entraînement déserte, jonchée d’armes en tout genre, puis passèrent par un escalier étroit pour déboucher dans un dortoir où ronflaient de nombreux gardes.

Isil déposa son grand sac de poudre sous la table comme Herana venait de le lui indiquer tandis qu’Hepner en disposait un autre près de la porte.

La Cimmérienne s’était envolée vers le haut plafond, de poutres en poutres et Isil s’enfonça dans un recoin d’ombre au cas où l’une de ces brutes aurait soulevé une paupière. Hepner s’affairait lui aussi dans un autre coin sans qu’Isil ne puisse voir à quels gestes il se livrait…

Elle attendit, tapie, le cœur battant. De l’extérieur parvenaient les échos étouffés d’applaudissements : les Loups devaient se surpasser pour assurer la diversion prévue ! Si le plan fonctionnait, quelque part dans les geôles du château trois autres Loups déjà dans la place devaient en ce moment même œuvrer à l’évasion de leur chef — ce Kadraan, leur charismatique capitaine de la croisade contre les Vanirs du temps de Siobhan — ainsi qu’à celle d’autres Loups détenus par Demetros de la famille Adorik. Dans les étages du manoir se trouvaient également Kathleen, la jeune sœur de la guerrière cimmérienne, recluse dans une chambre, ainsi qu’un homme à abattre, un traître dont la mort devait normalement assouvir le désir de vengeance de la jeune Isil du pays des Quatre Vallées.

Les bras écartés pour maximiser son équilibre, Herana avançait pas à pas sur les poutres en faisant grincer le bois, transpirante et concentrée dans ses gestes. L’effort était éprouvant pour elle qui ne s’était pas entraînée depuis de longues semaines... Elle arriva enfin au point fragile, le centre du plafond. C'était une petite plate-forme de vieux bois poussiéreux à souhait. Elle prit son élan et se lança... La faille qu’elle avait repérée était là. Si le sac de poudre explosait à cet endroit précis, tous les étages supérieurs s’effondreraient en ensevelissant tous les gardes présents. Herana resta un moment immobile, inquiète de savoir ce qui allait se passer. Puis elle se remit à avancer encore plus lentement... Retirant le sac de ses épaules, elle le posa avec délicatesse sur la planchette.
« Humf... C'était à deux doigts... »

Elle s’immobilisa. Un garde venait de se réveiller juste au-dessous d’elle en baillant à la cantonade. Après s’être longuement gratté le ventre, il se leva dans la semi obscurité et avisa sur la table un bout de viande sèche et un morceau de pain qui eurent pour lui l’attirance d’un os à moelle pour un chien affamé. Il s’assit lourdement sur une chaise et agrippa un pichet de vin aigre qu’il versa dans un gobelet sale dans l’intention de se décrasser le gosier. Puis il déchira de ses gros doigts sales le morceau de bœuf en deux. Isil s’enfonça de son mieux dans l’ombre d’une armoire imitée par Hepner à l’autre bout de la pièce.

Soudain, les planchettes se brisèrent avec un bruit sec sous le poids d’Herana qui tomba sur la table du dortoir en la faisant éclater en mille morceaux dans un fracas épouvantable. Un énorme nuage de poussière se souleva dans la pièce.

Le vin avait giclé sur le garde médusé tandis que les autres soldats se réveillaient en sursaut. Ils étaient nombreux. Herana esquissa un sourire en essayant de reprendre ses esprits :
« Nous sommes la troupe du cirque... Surprise ! »

Bien évidemment, cela n’avait pas suffit à convaincre les gardes, et pour cause !

L’un d’eux hurla :
« Aleeeerte ! tandis qu’un autre s’éclipsait déjà avec une promptitude surprenante pour un soldat de sa corpulence, sans doute pour aller prévenir son supérieur. »

Isil engagea une flèche et tira sur un garde qui se levait de sa couche… il y retomba pour toujours. Hepner avait abattu celui qui convoitait le gobelet de vin d’un carreau d’arbalète et s’était précipité vers Herana.

La jeune blonde bondit vers eux pour les rejoindre en tirant deux autres flèches qui tuèrent leurs cibles. Hepner, une dague dans chaque main, se penchait au même moment au-dessus de la Cimmérienne qui se relevait en se frottant les côtes. Isil tira encore deux, trois fois, mais les gardes étaient bien une trentaine et les entourèrent rapidement munis de leurs longues épées.
« Rendez-vous ! avaient-ils crié en chœur. »

Herana avait saisi une torche et les menaça en l’approchant du sac de poudre noire qui se trouvait à leurs pieds.
« Le premier qui tente de faire le héros, sera expédié directement en enfer avec tous ses camarades ! avait-elle crié avec une telle force de conviction que les gardes hésitèrent. »

Profitant de ce répit inespéré, elle entraîna soudain Hepner et Isil vers la petite porte menant vers la salle d’entraînement qu’ils bloquèrent derrière eux.
« Il faut retourner dans la cour avec les autres, cria-t-elle, allez-y, bon sang, je vais les retenir »

Hepner refusa énergiquement.
« Tu tiens tellement à te suicider ? Désolé mais je ne te laisserai pas faire et je crois que Maleo serait d'accord avec moi ! Trouvons plutôt une solution définitive pour ces gardes ! Il nous reste un demi-tonneau rempli de poudre noire ? »

Herana repoussa violemment Hepner en criant.
« Mais... Je me fous de savoir ce que tu penses, tu suis les ordres, c'est tout ! Si ça ne te plaît pas, c’est pareil, laisse-moi faire ! Allez, partez, avant que je vous tue de mes propres mains ! »

Isil se garda bien d’intervenir. La Cimmérienne frôlait l’hystérie et ce n’était pas le moment de se battre entre eux. Elle posa la main sur le bras d’Hepner en lui disant.
« Laisse Herana faire ce qu’elle a dans la tête… tu ne gagneras pas contre une femme question entêtement… Crois-moi, ajouta-t-elle en souriant… Viens, il va y avoir de quoi faire dans la cour, vite ! »

Et, en espérant que l’Aquilonien la suive, elle s’élança par les souterrains qui sentaient toujours aussi mauvais, débouchant bientôt dans la cour du château.

Hepner se demandait quelle folie pouvait bien ronger le coeur d’Herana. Une chose était sûre, il se refusait à l'affronter, il y avait déjà bien assez à faire avec les gardes.
« Eh bien puisque c'est un ordre... Puisse ton Dieu veiller sur toi, mais sache que je reviendrai te chercher si tu ne nous suis pas, que tu le veuilles ou non ! »

Hepner ne laissa pas le temps à Herana de répondre. Il s'élança dans le souterrain à la suite d'Isil sans se préoccuper de la douleur de sa blessure qui avait augmenté d’intensité.

Arrivée dans la cour, Isil comprit que l’alerte avait retenti jusque-là, stoppant net le spectacle et déclenchant une terrible pagaille dans la cour où des gens fuyaient vers le château tandis que les saltimbanques transformés en guerriers affrontaient les soldats qui affluaient de partout. La plus intense des confusions régnait et déjà vers l'estrade, on se battait avec acharnement. Elle entendit le fracas d'un lourd banc de bois qui s'écrasait au milieu de spectateurs retardataires complètement affolés.

Se rencognant dans l'ombre de la muraille, elle avisa les gardes qui couraient sur les remparts à commencer par ceux qui, portant un arc, pouvaient atteindre ses compagnons à distance, et se mit à décocher flèche après flèche, posément et calmement, chaque trait remplissant son office.
« … neuf... dix... » compta-t-elle mentalement en se remémorant le garde de la tour et ceux de la garnison déjà tombés.

Hepner avait rejoint Isil dans la cour et le spectacle qu’il y vit ne lui sembla pas à l'avantage des Loups. Les soldats arrivaient de tous les côtés et la bataille faisait rage. Il ne pouvait laisser ses compagnons dans une telle posture sans leur apporter son soutien.
« Reste à couvert, je reviens ! cria-t-il à Isil qui continuait à décimer les gardes avec son arc. »

Hepner sortit ses dagues et chuchota quelques incantations dans une langue interdite. Alors ses yeux devinrent noirs comme le jais et ses lames se mirent à briller d'un rouge macabre.

Oubliant sa blessure, Hepner s'élança dans la foule, mélange de gardes et de spectateurs terrorisés, et entama sa danse funèbre. Avec toute la discrétion et l'agilité d'un félin, il se faufila entre les soldats qui le remarquaient à peine, tournoyant comme dans un ballet mortel en tranchant ici une jugulaire, là une carotide qui déversait aussitôt des saccades de sang, se frayant un chemin jusqu'à ses compagnons. Tel était l'art véritable d'Hepner !

L’Aquilonien fut soudain sorti de sa transe par une explosion d'une violence inouïe qui provenait de la garnison. Un fracas épouvantable s’ensuivit lorsque tout le bâtiment où ils se trouvaient un instant auparavant s’effondra.

« HERANAAAA ! NOOON ! hurla-t-il comprenant soudain qu'elle venait de mourir par sa faute...


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Dernière édition par Hiivsha le Lun 16 Déc - 17:52, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Lun 16 Déc - 17:51

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22 - À la recherche de Kathleen


L’explosion avait surpris Isil au moment où elle visait l’un des deux gardes fonçant dans le dos de Maleo et la flèche se perdit dans les airs. En retombant, elle faucha un inconnu qui fuyait le spectacle à présent bien terminé…

Fort heureusement, une ombre s’interposa entre le leader de la meute et ses agresseurs. Dans l’obscurité, les yeux d’Isil parvinrent à identifier la silhouette de la jolie Cimmérienne appelée Nyrina qui venait de parer un coup destiné à son chef… Ce fut si rapide qu’Isil ne put voir si une seule épée lui avait suffit ou si elle tenait également une lame dans l’autre main… Déjà, la jeune fille avait de nouveau bandé son arc et cette fois, sa flèche tua net le soldat qu’elle venait de manquer. Mentalement elle se dit que Nyrina ne ferait qu’une bouchée du garde restant !

Pour l’heure, il y avait plus urgent à faire. L’explosion prouvait qu’Herana avait mis son plan à exécution et fait sauter les tonneaux de poudre… mais avait-elle survécue ?

Il fallait y retourner ! Peut-être avait-elle besoin d’aide ?

Au même moment, Hepner arrivait vers elle en courant. Sans doute avait-il eu la même pensée ? Isil le vit combattre deux soldats qui se trouvaient sur sa trajectoire et sans attendre, elle fit volte-face pour se précipiter par la porte d’où elle avait surgi deux minutes auparavant.

L’archère s’élança dans les souterrains malodorants qu’ils ne connaissaient que trop désormais. Virage à droite… à gauche… encore à droite… quatre marches… à gauche… tiens, une intersection ! …

Elle s’arrêta. Elle n’avait pas fait attention à cette croisée des souterrains en suivant Herana la première fois… ni d’ailleurs au retour après que l’alerte eut été donnée… Il semblait que l’autre galerie partait sous le château, vers les habitations…

Mais c’était tout droit qu’Herana, si elle avait survécu, se trouvait !

Pataugeant dans l’eau nauséabonde, elle parvint quelques virages plus loin à l’éboulement que l’explosion avait provoqué au niveau de la salle d’entraînement. Personne ne passerait plus par là !

Puis elle entendit quelque chose se débattre dans un trou d’eau. À la lueur d’une torche restée allumée sur son support mural, elle inspecta les lieux et aperçut des mains… un visage noirci par la poudre que l’eau faisait couler comme du rimmel… Herana !

Elle l’attrapa par la main et l’aida à se relever. La Cimmérienne était visiblement étourdie par l’explosion. Elle l’assit contre la paroi de pierres.
« Herana ? Ça va ? Parle-moi ! J’ai besoin d’aide pour aller dans ce château… je crois qu’il y a un passage plus loin… et toi, tu n’as pas quelqu’un à retrouver ? Je pense qu’on peut se passer de nous dans la cour… »

La guerrière se frotta les yeux et regarda un peu déconcertée les lèvres de la jeune femme blonde s’agiter sans qu’elle puisse entendre ses paroles tant ses oreilles sifflaient encore du vacarme de l’explosion.
« Hein ? cria-t-elle en toussant fortement. Je… je suis où ? »

Quelques secondes plus tard, elle reprenait ses esprits.
« Aïe, ma tête... Attends un peu ! »

Herana se palpa les bras, le visage, le bassin et les jambes avant de souffler.
« Ça va, je suis intacte, c’est l’essentiel ! »

Elle était pâle, et ses bras étaient parsemés de petites plaies qui saignaient...
« Humm... Ha.. Hahah.. Hahahaha hahahahah...Hahahahaha hahahahaha !"

Elle se mit subitement à rire, d’un rire désespéré, un peu dément.
« Je peux pas mourir… Les dieux et encore moins l'enfer ne veulent pas de moi ! Je suis condamnée à vivre ici, quelle chance… Hahahaha ! »

Isil se demanda si la Cimmérienne n’était pas devenue folle.

Mais Herana se reprit et se releva péniblement, ramassant son épée à lame dentelée.
« Bon... houlà ! s’exclama-t-elle chancelante en se retenant au mur d’une main. Oui, oui ! Bien… Ouf… »

Elle secoua sa tête endolorie et se frotta le front puis s’empara de la torche qu’Isil avait posée sur une roche.
« On y va, oui… On va commencer par les appartements du château. Allez, vite ! »

Isil se retourna vers l’obscurité. L’intersection qu’elle avait repérée se trouvait à vingt ou trente mètres derrière. Elle l’élança dans l’obscurité, prit le premier virage et se heurta soudain à un mur d’acier !

En fait… ce n’était pas un mur d’acier, mais le torse puissant d’Hepner qui accourait silencieusement.

La jeune fille en vit trente six chandelles et décolla sous le choc pour reculer de deux mètres en percutant Herana qui la suivait.

Elles tombèrent toutes les deux sur leurs fesses dans une flaque en soulevant une grande gerbe d’eau stagnante, laissant la torche virevolter dans les airs pour atterrir un peu plus loin sur des gravas. Hepner s’arrêta pour les regarder un moment, stoïque, avant d’éclater de rire en contemplant Isil dans les bras d’Herana.
« Alors, les filles, vous croyez vraiment que c’est le moment de vous livrer à une partie de jambes en l’air toutes les deux ? »

Tournant la tête vers la Cimmérienne, Isil s’excusa en riant à son tour.
« Pardon… mille pardon, Herana… je ne pensais pas que tu serais la première personne dans les bras de laquelle je tomberais… »

L’archère pensa soudain que cela faisait une éternité qu’elle n’avait pas rit de bon cœur, ni plaisanté… décidément, avoir des compagnons lui avait trop longtemps manqué ! Herana entrouvrit ses bras qui entouraient fermement la poitrine d’Isil pour la lâcher, comme à regret. Mais sur le moment, l’archère ne parut pas s’en apercevoir.
« Si ça peut te rassurer, tu n'es pas mon genre... bougonna la Cimmérienne en guise d’excuses, sans grande conviction. »

Elle se releva, soulevant Isil par les aisselles pour la remettre également d’aplomb.
« Eh bien, tu vois Hepner ? Mon dieu ne m'aime pas ! Il préfère se moquer de moi depuis sa montagne, regardant la pauvre femme que je suis s’étaler dans la fange... Allez, dans les appartements ! L’attention de toute la garde doit être entièrement captée par la bataille qui se déroule dans la cour… Nous allons en profiter ! »

Herana ouvrit le chemin après avoir repris sa torche jusqu’à l’intersection qu’Isil avait remarquée.
« À gauche c'est la tour maîtresse, à droite je ne sais pas... On prend à droite ! »

Ils continuèrent leur course sans encombre jusqu’à déboucher face à une porte de bois devant laquelle Hepner n’hésita pas un instant. Elle était verrouillée mais qu’importait. Utilisant l’épingle solide de la broche à cheveux qu’Isil lui avait confiée, il crocheta en quelques secondes la serrure et ouvrit prudemment la porte qui pivota sur ses gonds en grinçant légèrement.

Ils se trouvèrent devant un petit escalier en colimaçon qui montait. Quelques torches éteintes et poussiéreuses étaient fixées sur les murs. On ne devait pas souvent emprunter cette sortie depuis les appartements de la demeure des Adorik !
« Par ici, mesdames, souffla Hepner en leur faisant signe de le suivre. »

Il gravit prudemment l’escalier. Parvenu à ce qui devait être le rez-de-chaussée de la demeure, on entendit venant de l’extérieur, les bruits de la bataille qui faisait rage dans la cour. Hepner tourna à droite dans un couloir pour s’éloigner de la direction qui lui paraissait être celle menant au hall d’entrée. Il devait y avoir dans les ailes du bâtiment, des escaliers de service plus discrets pour monter dans les étages.

Isil regardait distraitement les tableaux et les grandes tentures qui ornaient le couloir lorsqu’un homme portant un plateau sortit de la pièce la plus proche en leur tournant le dos. Lorsqu’il se retourna, il les aperçut, voulut crier, et reçut l’épée d’Hepner en pleine poitrine.

Isil se jeta souplement sur le plateau avant qu’il ne se fracasse bruyamment à terre puis dit à Hepner.
« Si tu pouvais éviter de tuer tout le monde, on pourra peut-être se renseigner sur l’endroit où on peut trouver Marak et la petite sœur d’Herana… Kathleen, c’est ça ? ajouta-t-elle en se retournant vers la Cimmérienne. »

Saisissant l’homme sous les bras, elle le dissimula derrière une épaisse tenture.

Herana acquiesça à la remarque d’Isil.
« Continuons ! Toute la garde doit sûrement se battre avec nos amis saltimbanques d’un soir et les occupants des lieux doivent être rassemblés dans le hall d’entrée… On va en profiter pour visiter les appartements de Demetros. Je suis sûre que Kathleen s’y trouve. »

Ils montèrent au premier étage et comprirent au marbre de qualité recouvrant le sol qu’ils étaient sur le territoire du maître des lieux.
« Demetros ne se refuse rien... marmonna Herana. »

Puis elle se figea devant un grand tableau qui décorait un mur.
« Oh, par tous les dieux ! Ce n’est pas possible… Alors, c’était vrai ? »

Dans l'incompréhension la plus complète, Isil et Hepner regardèrent la toile. Elle représentait une demoiselle, une adolescente, l'air triste, qui regardait droit devant elle de ses magnifiques yeux verts.
« Ainsi c'est donc vrai ? reprit Herana à voix basse... Ysedda, tu es bien sa sœur ? … Alors, rendez-vous en enfer ! conclut-elle en balayant l’air d’un revers de sa main. »

Elle continua son chemin, un sourire au coin de ses lèvres

Quelques instants plus tard, ils poussèrent une porte qui donnait dans les appartements même de Démetros. L’absence de toute présence armée prouvait que la diversion prévue par Maleo avait fonctionné au-delà de toute espérance. Ils pénétrèrent dans un long couloir décoré de piliers de marbre aux feuillures d’or, aux murs d'un blanc éclatant sur lesquels tranchaient de riches tentures pourpres ainsi qu’une collection de tabards de famille.

Soudain, des gardes sortirent d'une des chambres, des soldats qui n'appartenaient pas à Demetros mais à un tout autre personnage. Les trois Loups se dissimulèrent derrière des sculptures et des armures sur pieds. Un homme surgit au milieu des gardes, de grande taille, fort, en armure rutilante. Rien qu’en observant son visage, on pouvait le deviner mauvais, sadique et manipulateur… Herana en savait quelque chose compte-tenu de tout ce qu’il lui avait fait subir.

« Trouvez-la et ramenez-la moi, je la veux vivante ! Que Demetros aille au Diable, je ne suis pas là pour régler ses problèmes !
— Bien maître Irlian. »

Le regard haineux, Herana avait discrètement saisi dans son dos la poignée sculptée en forme de loup de son épée.
« Fils de chien ! Ordure de première ! Il se fait appeller « maître » ! Ah oui… je me languis déjà de t'arracher ce qui te rends si homme, Irlian... marmonna-t-elle les mâchoires crispées. »

Quand la porte se referma, Herana se retourna vers ses compagnons.
« Celui-là, il est à moi. À moi seule ! C’est une prime inespérée… Continuez tous les deux ! Fouillez toutes les chambres. Je vous en supplie… retrouvez ma petite sœur avant ces hommes. Ensuite, je te promets, Isil, que je fouillerai chaque pièce de ce maudit manoir pour t'aider dans ta quête ! »

Et sans attendre, elle tourna la poignée de la porte et disparut dans la pièce.

…………………………………

Herana attendait ce moment, cette heure, ce jour, depuis de très longues années. Son coeur battait la chamade mais ses nerfs étaient d'acier et sa main serrait de toutes ses forces le pommeau en forme de loup.

L’homme lui tournait le dos.
« Alors ? dit-il sans se retourner, vous l'avez déjà trouvée ?
— Non Irlian, tu ne la trouveras pas ! »

L’homme sursauta et se mit à sourire tout en pivotant sur lui-même. Il connaissait cette voix si familière mais il ne put cacher son grand étonnement.
« Herana, ma chère cousine ! Ainsi, tu te décides enfin à te montrer, bâtarde de Maura ! »

Il fit quelques pas vers un râtelier sur lequel il s’empara d’une grande hache à double tranchant. Des symboles nordiques bleutés étaient gravés sur son armure de terreur. Il était beau, blond et il avait de magnifiques grands yeux bleus, mais ils étaient de glace et son arrogance ainsi que son rictus cruel gâchaient tout.
« Alors, que t'arrive-t-il, Herana, tu n’oses plus parler ? Allons ma cousine, tu es toujours en colère après tant de temps passé ? Ta petite cellule te manque peut-être ? Ha ha ha… comme j’aimais à te torturer, te voir souffrir et pleurer. Cela m’amusait comme un enfant… Tu étais faible, inutile... Où était alors la grande guerrière ? Où était-elle quand tu pleurais, en me suppliant d'arrêter ? »

Herana baissa les yeux en se rappelant chacune de ces infâmes tortures qu’il lui avait infligées. Les cris qu’elle poussait lui revinrent à l’esprit et elle ressentit jusqu’au fond de son corps l’écho des douleurs incessantes qu’elle avait endurées.
« Pourquoi ? Pourquoi m'avoir tant fait souffrir ? J'étais venue pour avoir votre aide…
— Ah ? Mère t'avait tendu sa main et tu l'as refusée pour ces stupides mercenaires… ces… Loups ! Une bande de moins que rien, de la racaille d’aventuriers qui se prenaient pour une armée de redresseurs de torts ! Tu aurais pu avoir tout ce que tu désirais : la gloire, le respect de toute la Cimmérie et la fortune. Mais regarde-toi, regarde ce que tu es devenue, ma chère cousine ! Tu n'es plus qu'un tas de chair sans intérêt, bon à être livré aux charognards pour être dépecé ! Où est passée la grande et puissante guerrière que j’ai connue ? »

Herana releva les yeux sous les insultes, un regard sombre rempli de haine. Elle sortit son épée du fourreau.
« Je vais en terminer avec toi et puis ce sera le tour de Moreen.
— Tu en redemandes ? Dois-je te rappeler que je t'ai déjà battue… Certes, mère a préféré te garder vivante pour te voir souffrir… Moi, j'aurais préféré cent fois te voir mourir… En garde, cousine ! »


L'homme se lança, assénant des coups puissants de sa grande hache d'acier qui siffla dans l’air de la pièce. Herana n'était pas de taille face à sa force, elle devait allier agilité et ruse pour jouer avec lui afin de le fatiguer...

Elle para chaque coup de son épée, jusqu'à que l'homme parvienne à lui donner un coup de poing qui la fit tomber sur le sol.
« Alors, tu abandonnes déjà ? »

Il tailla de sa hache pensant donner le coup de grâce mais Herana tout en souplesse avait roulé sur le flanc et le fil de l’arme la frôla d’un rien. Elle se releva vivement en entaillant d’un coup d’épée la cuisse du colosse qui rugit.
« Ah ! La garce ! »

Cette fois c’est lui qui repoussa une série d’attaques de la guerrière, de son manche d'acier, tout en reculant.
« Certes, je dois admettre que tu t'es améliorée. »

Une nouvelle fois il parvint à la frapper d’un revers de main qui la fit rouler à terre. Elle se releva encore et essuya le sang qui coulait de son nez.
« Crève donc ! »

Le combat reprit. Herana para de justesse le nouvel assaut du farouche guerrier. Elle tenta une attaque de front par un coup d’estoc et manqua. L’erreur était grossière et Irlian en profita pour lui enfoncer sa dague dans le ventre.

L’épée glissa de sa main et tomba sur le sol en rebondissant avec un bruit métallique. Herana porta ses deux mains à son abdomen sur lequel s’étalait une large tache sanglante en le regardant d’un air hébété.
« Tu vois cousine, finalement tu resteras toujours aussi faible… Pauvre Herana ! dit-il en crachant de mépris. »

…………………………………………….

Isil et Hepner, ne sachant que penser, avaient laissé Herana toute à sa colère entrer dans la pièce et refermer la porte derrière elle et ils continuèrent à avancer dans les couloirs tournant à gauche, puis à droite… un véritable labyrinthe.

Les pièces étaient désertes, ce qui n’était guère étonnant, puisque les occupants s’étaient d’abord rassemblés dans la cour pour le spectacle pour ensuite, après l’alerte, se regrouper sans doute quelque part, probablement dans le hall du château, avec les gardes qui affluaient des quatre coins de la propriété.

Ils visitèrent les chambres les unes après les autres, sans succès. Celle de Demetros était immense et richement meublée, mais vide également. Des fenêtres, on pouvait deviner dans l’obscurité les magnifiques jardins qui s’étendaient à perte de vue vers le nord de la propriété. Ils allaient ressortir lorsque Hepner arrêta Isil du bras.
« Oui ? Qu’est-ce qu’il y a ? demanda celle-ci surprise.
— Non, rien… juste une intuition. »

Il regarda la jeune fille.
« Isil, si j’étais Demetros et que je veuille te garder près de moi, où te cacherais-je ? »

Elle sourit au regard que le Loup portait sur elle, à la fois amical et admiratif, sans même qu’il s’en rende compte… mais aucune des lueurs de convoitise qu’elle avait l’habitude de voir chez les hommes qui la dévisageaient, ne brillait dans ses yeux.

Elle baissa son regard et sentit son cœur battre légèrement plus fort.
« Je suppose, que je la cacherais à portée… de main ? Ici, ou dans une pièce adjacente ? De préférence une pièce qui ne donne que sur ma chambre ?
— Tu as raison, répondit Hepner en fouillant minutieusement la pièce, soulevant les tentures et cognant contre les murs afin de tester leur résonance. Le couloir en arrivant était long, plus long que ne l’est cette pièce dans son sens… Or, c’était la seule porte… Et nous allions vers l’ouest…
— Il y a sûrement une autre pièce… de ce côté-ci ! ajouta-t-il en désignant le mur à l’est. »

Il écarta de belles tentures pourpres, donnant des petits coups avec son index.
« Je crois que j’ai trouvé, dit-il, ici, ça sonne creux… C’est une porte cachée. »

Isil s’approcha de lui. S’il y avait une porte, elle était dissimulée à merveille sans doute dans les moulures des murs.

Hepner se mit à tâter les objets fixés au mur à proximité en réfléchissant à voix basse.
« Voyons, s’il y a un système d’ouverture, il est forcément à proximité pour libérer une gâche… Non, pas cette statue… ni ce cordon… peut-être cette armure… »

Il observait une grande armure sur pieds, reposant sur un socle de marbre, portant blason et épée… une belle épée à la poignée en or sertie de pierres précieuses.
« Belle épée, dit Isil en pensant à celle qu’elle portait en travers de son dos.
— Belle épée en effet, et dont la pointe est enfoncée dans une rainure du marbre… »

Il la souleva mais rien ne se passa. S’accroupissant, il tâta d’un doigt la rainure d’un air pensif puis se releva, remit l’épée en place et la tourna sur elle-même. Aussitôt un déclic se fit entendre et une ombre verticale apparut dans le mur, celle d’une porte qui s’entrouvre de quelques millimètres.

Hepner leva son épée et mit un doigt sur ses lèvres en direction d’Isil.
« Prépare-toi ! »

Il entrouvrit le plus silencieusement possible le pan de mur et découvrit une grande chambre à coucher, finement décorée de toiles et de draperies roses. Une jeune femme se tenait assise dans un grand lit doré et le regardait sans rien dire, avec un étonnant sang froid. De l’autre côté de la pièce il y avait une porte fermée qu’Hepner ne situa pas dans ce qu’ils avaient déjà visité et il en conclut qu’elle ouvrait peut-être sur une sorte de salle de garde ou un escalier dérobé… Sur une chaise appuyée contre la porte, un garde semblait méditer sur les choses de ce monde, les yeux mi-clos. Silencieusement, la jeune femme lui désigna d’un doigt l’embrasure d’une fenêtre ouverte sur un balcon qui surplombait les jardins. Un garde s’y tenait en scrutant l’épaisseur de la nuit dans laquelle on entendait une rumeur de bataille. Il était certainement heureux de ne pas y participer.

Hepner désigna le garde du fond à Isil et s’approcha de celui du balcon. Puis il fit un signe de la main et tandis que la jeune fille tirait une flèche meurtrière sur sa cible, il plongea sa lame dans le dos de la sienne en lui bâillonnant la bouche de l’autre main pour l’empêcher de crier.

Ce fut du travail propre, net et sans bavure. Hepner essuya son épée à une tenture et se retourna vers la jeune femme qui n’avait pas bougé d’un millimètre et qui les regardait attentivement. Elle, jeune et bien que blonde, ressemblait beaucoup à Herana en plus enfant, en plus poupée. Elle portait une haute coiffure extravagante et était vêtue d’une longue robe de qualité. Elle se leva toujours sans cesser de fixer Hepner de ses yeux gris verts. Étrangement, elle défit sa coiffure et secoua vigoureusement sa tête de droite et de gauche en faisant voler ses longs cheveux et se décoiffa avec des gestes nerveux et vifs. Puis elle arracha tout le bas de la robe, la raccourcissant au-dessus des genoux, s’en prit également aux manches bouffantes qu’elle déchira jusqu’aux épaules et fit de même pour les broderies et les dentelles qui ornaient le décolleté.
« Je vous suis ! dit-elle simplement d’une voix douce et suave lorsqu’elle eut fini de dépouiller ainsi ses vêtements. »

Ils ne s’étaient pas appesantis sur le pourquoi du comment et ressortirent dans le long couloir en avançant prudemment lorsqu’Isil sentit qu’on les suivait. Elle engagea sa dernière flèche et, feignant la surprise, elle se retourna vivement. Derrière eux il y avait bien un homme qui n’avait rien d’un sbire de Demetros et semblait chercher autant la discrétion qu’eux-mêmes.

Au moment de l’abattre, Isil songea qu’il y avait des complices des loups infiltrés dans la demeure de Demetros… Se pouvait-il que cette sorte de mage fût l’un d’eux ? Au moment où sa flèche mortelle partait, elle déplaça son arc de quelques centimètres et le trait passa au raz de l’homme qui s’aplatit contre le mur.

Tant pis si elle passait pour une maladroite… Elle appela.
« Hepner ! »

Son compagnon se retourna, lames en main prêt à saigner l’inconnu qui s’adressa à lui d’une voix basse.
« Ne tente rien jeune homme, tu pourrais te heurter à un problème de taille… Continuez donc ce que vous faisiez, je ne fais que passer. Mais hâtez-vous car il ne vous reste plus beaucoup de temps, quand vous aurez mis un terme à votre tâche, montez donc au deuxième étage et prenez la deuxième porte à gauche, quelqu’un vous y attendra. »

Puis il ajouta en dévisageant Isil.
« Il y a un carquois rempli sur le corps d’un garde au bout du couloir dont je viens… »

Et il continua sa route en leur tournant le dos.

Kathleen se tourna vers Isil et Hepner.
« Je connais cet homme. L'autre jour, il discutait avec un autre, dans un jardin. Il travaille en apparence pour Demetros… mais en fait, j'étais certaine que ses intentions étaient toutes autres... S'il vous plaît, on ne peut pas partir sans ma sœur ? Où est-elle ? »

Un simple échange de regards suffit pour que le trio fasse demi-tour.

Un peu plus loin, Isil ramassa des flèches sur le cadavre d’un garde comme l’avait indiqué le curieux mage.
« Que faisons-nous ? demanda Hepner. »


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Dernière édition par Hiivsha le Dim 22 Déc - 17:13, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Mer 18 Déc - 1:49

Retard à nouveau enfin rattrapé ! Oui, je suis un gros feignant par périodes, dont j'émerge à peine ces temps-ci.

Je ne vais pas être très original dans mon commentaire, en répétant à peu près ce que je dis toujours. L'histoire est toujours aussi plaisante, et la variété des aventures d'Isil évite toute monotonie dans le récit.

La mort de Ragnard a été assez sympa, la scène fut originale... même si je ne m'attendais pas à ce qu'il meure aussi vite dans le récit.

Et avec les aventures chez Demetros, on change à nouveau de registre, dans un renouvellement des situations, des lieux et des enjeux, qui rendent l'histoire toujours aussi prenante.

 Wink 


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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Mer 18 Déc - 13:51

Ragnard n'était pas le seul salaud de l'histoire, et en plus je ne voulais pas du "cliché" du "boss final" qui meurt au dernier chapitre du livre. De plus, on sent en arrivant à la fin que cette histoire en appelle d'autres et pas forcément centrées sur Isil seule. Wink
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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Mer 18 Déc - 22:25

C'est vrai que les différents persos croisés ont du potentiel pour évoluer de leur côté, aucun doute là-dessus^^

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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Dim 22 Déc - 17:10

Antépénultième chapitre de cette aventure d'Isil, ce qui signifie qu'il n'en reste plus que 2.
Les comptes commencent à se régler mais pas sans douleur.
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23 - Face à face


Herana était tombée sur les genoux en essayant de reprendre son souffle. Une violente douleur se répandit à travers son corps et sa vue commença à se voiler. Elle se savait mortellement touchée. Elle avait perdu et son chemin s’arrêtait là. Jamais elle ne reverrait sa petite sœur lui sourire… Kathleen était-elle seulement encore en vie ? Et Hepner et Isil ?  Elle aurait bien voulu connaître un peu mieux la jeune fille blonde dont elle devinait le destin tragique… Le sang s’écoulait de sa blessure comme une rivière sombre. La dague d'Irlian était en forme de serpentin, une dague qu'utilisaient les assassins Stygiens et dont les morsures étaient fatales.

Elle glissa sur le marbre froid du sol, rampant vers son arme d'acier en souffrant atrocement à chaque contraction de ses muscles, dessinant derrière elle une trainée sanglante.

Irlian se rapprocha d’elle et du pied écrasa sa main et lui arrachant un hurlement. Un sourire sadique transforma son visage tandis qu’il jouissait des grimaces de douleur qui déformaient le visage de la cimmérienne.
« Comme au bon vieux temps, ma tendre cousine ! »

Puis, se déchaînant, il lui asséna plusieurs coups de pied dans les hanches et les côtes qui la firent se tordre comme un ver de terre.
« Crève donc chienne ! Meurs ! Meurs ! Meu... Humpf... La garce ! Aaah ! »

Ce fut rapide et arriva sans qu’il comprenne vraiment ce qui se passait. Herana tout en se tortillant et en criant de douleur, avait tiré de sa botte une lame effilée et venait de la planter dans le bas ventre de l’homme, juste entre les cuisses, à l’endroit exact du siège de sa virilité. Un coup de traître. Mais un coup efficace ! Elle tourna plusieurs fois la lame d’un geste vif et précis en arrachant les chairs et les attributs masculins.

Il s’effondra en hurlant à son tour, les mains pressées sur son bas-ventre en proie à une indescriptible douleur tandis qu’Herana, au prix d’un effort surhumain, parvenait à se relever. La guerrière était dure à la douleur. Tant d’années à subir les tortures de ce monstre l’avaient endurcie au-delà de toutes limites.

Irlian se tenait à genoux en se tenant les parties mutilées de son anatomie, secoué de spasmes et de nausées.

La guerrière avait récupéré son épée et lui cracha.
« Une dernière volonté, cousin ? »

L'homme grimaça en la regardant et fut secoué d’un rire sarcastique et sadique au prix d’un violent effort.
« Quoi qu'il... arrive... Tu penseras toujours... à moi... tu sais ... pourquoi ? Herana... »

Il respira longuement pour rassembler ses forces et retrouver un semblant de souffle. Herana répondit en levant l’épée en l’air.
« Je t’écoute Irlian… Dis-moi ?
— Tu te souviens... la première fois... que nous nous sommes rencontrés ?
— Oui... tu étais déjà un adolescent et je n'étais qu'une fillette de douze ans. J'étais promise à toi, mais mon père avait refusé... c'était dangereux, car nos deux clans n’étaient que depuis trop récemment en paix...
— Oui... Et...
— Je n’ai pas oublié notre marché… Tu as profité de ma jeunesse en menaçant ma famille… et tu as promis de nous laisser tranquille si je... je… me donnais à toi juste pour une nuit… et je n’ai pas su… je n’ai pas pu refuser… et… »

Sa voix se brisa de colère et de chagrin.
« Et je suis tombée enceinte et l’enfant… l’enfant… »

Elle se tut soudain et ses yeux flamboyèrent. L’épée trembla au bout du bras, toujours levée. « Tu penseras toujours à moi » avait dit Irlian. La vérité se faisait progressivement jour dans l’esprit d’Herana.
« Oh, par Mithra ! Par tous les dieux… non… non… NOON ! Ce n’est pas… c’est impossible ! »

L’homme gargouilla un rire satisfait et du sang s’écoula de sa bouche. Il trouva encore la force de ricaner.
« Mère garde la petite… au cas où… une monnaie d’échange au cas où tu… t’en prendrais à elle ou à moi… dès qu’elle saura… ta fille est déjà morte Herana, tu viens de la condamner à mort ! Arrghh… »

L’épée s’enfonça dans le cœur en produisant un bruissement de terre spongieuse. Les yeux d’Irlian fixèrent sa cousine avant de se révulser dans un dernier spasme. Un flot de sang jaillit de sa bouche. Herana retira l’épée en le repoussant d’un coup de pied. Le cadavre s’écroula dans une flaque rouge et visqueuse. Elle observa un instant le visage désormais muet de son cousin puis la lame de son épée et enfin la besace qu’elle portait en bandoulière… Un sourire indéfinissable passa sur ses lèvres tandis que la puissante lame détachait d’un seul coup précis la tête des épaules du cadavre.

Herana sortit en titubant de la chambre, déambula quelques mètres dans les couloirs puis s’écroula, pleurant de toute son âme. C'était comme si le temps s’était arrêté pour elle. Tout lui revint d’un seul coup : des cris d'enfants, des rires à tout va, des anciennes paroles d'amis et de proches… elle fut submergée par les souvenirs, de vieux souvenirs, tout ce qu'elle avait oublié avec le temps... Tout lui revint subitement à la mémoire…

Sa fille… Herana ne voulait plus mourir… Savoir que la chair de sa chair existait dans ce monde et était en danger… elle voulait vivre alors même que la mort s’approchait d’elle. La Cimmérienne sentit le souffle glacé de la Camarde l’envahir.

…………………………………

L’homme qu’ils venaient de croiser avait rendu Isil perplexe. Que pouvait-il bien y avoir au deuxième étage, deuxième porte à gauche de si important qu’ils devaient s’y rendre le plus vite possible ? Était-ce un piège ?

Pour l’instant, elle décida que l'essentiel n'était pas là.
« Il faut retrouver Herana, vite... et aussi, trouver quelqu'un qui pourra m'indiquer où se trouve le nommé Marak ! »

Ils revinrent vers l'endroit où Herana les avaient laissés puis tournèrent dans un petit couloir obscur.
« Chut, fit Hepner, écoutez ! »

On entendait un gémissement. Il s'avança vers un recoin sombre et souleva une tenture.
« Par Mitra ! Herana ! »

Couchée sur le sol, la jeune femme était blessée et perdait beaucoup de sang d'une blessure à l'abdomen. Isil se précipita et arracha un bout d'étoffe à la tenture pour la poser sur la plaie en appuyant fortement afin de stopper l'hémorragie.

Kathleen s’agenouilla le visage blême.
« Non ! fit-elle d’une voix tremblante... Herana ! »

Elle prit sa main glacée. Ses yeux se baignèrent de grosses larmes qui dégringolèrent le long de ses joues. Herana au contact de sa sœur rouvrit péniblement les yeux.
« Kathleen... Irlian… Il est mort... pour de bon.
— Arrête de parler, garde tes forces...
— Kathleen... Tu devras t'en sortir avec… eux deux... murmura la Cimmérienne en désignant d’un geste Isil et Hepner.
— Pourquoi tu dis ça ? Tu viens avec nous, je ne te laisserai pas ici !
— Non… Je vais vous ralentir... Je vais mourir de toute... façon... Mon chemin s’arrête ici petite sœur…
— Non, pleura Kathleen… Je te l’interdis ! Arrête, ne baisse pas les bras et bats-toi... Tu ne peux pas mourir. Beaucoup de personnes comptent sur toi. Tu n'as pas le droit de dire ça, tu m'entends !
— Regarde-moi, continuait Herana…. regarde-moi bien… Kathleen. Je ne suis plus bonne… à rien... Je n'ai vécu que vingt six années dans ce monde et... j’ai l'impression d’en avoir vécu le double. Je ne veux plus, je ne peux...
— Oh, Herana... S’il te plait…
— Il serait temps... que j'arrête de me battre... La vengeance nous rend plus fort, plus en colère, mais... elle nous détruit de l'intérieur... Je me suis vidée, je ne ressens que la tristesse et le dégoût... J'en ai assez, Kathleen… assez…
— Mais, tout peux changer. Tu me l'as dis toi-même, Herana, j'ai toujours cru en toi. Quand je t'ai délivrée, tu étais une autre... tu avais peur, froid, tu étais fragile. Personne ne pensait que tu te relèverais un jour. Même moi j'en ai douté... Mais, regarde-toi ! Tu n'es pas une loque Herana, tu vaux beaucoup plus que tout dans ce monde. Je te connais bien, là. »

Elle posa son index sur le coeur de sa sœur.
« Tu n'es pas mauvaise...
— J'ai tué... beaucoup de gens. J'ai voulu... me venger d'un ennemi trop puissant.
— Tu étais en colère, comme tout le monde. Nous ne sommes que des humains ! On a des... sentiments qui dirigent nos vies ! Je t'ai vue, quand tu portais les enfants du village dans tes bras. Tu n'étais pas mauvaise non, je te l’assure ! Nos vies à toutes les deux ont été détournées, dévoyées, mais ce n’était pas notre faute... on peut changer cela… on changera cela, je te le promets.
— J’ai du mal à croire que cela reste possible… »

Herana, affaiblie, ôta de son cou un petit collier, un drôle de collier, fait de dents et d'os.
— Tiens ! Ton… truc immonde. »

Elles se mirent toute les deux à rire.

Herana était très faible, elle avait perdu beaucoup trop de sang. Elle tenta de se lever sans y parvenir.
« Ô Herana... Je ne peux plus utiliser mes pouvoirs... Demetros ma... touchée. Je suis souillée… Je ne ressens plus rien...
— Tu veux que je meurre... ou pas ? Tes dons sont en toi quoiqu’il arrive… »

Herana sourit, posa sa main ensanglantée sur le visage de sa sœur.
« Essaie... Kathleen... Essaie. »

La jeune sœur posa ses deux mains sur la blessure... Tout doucement elles devinrent lumineuses, d’une clarté presque aveuglante qui allait croissant. Hepner et Isil écarquillèrent leurs yeux.   Kathleen qui pensait que sa virginité était sa source de magie n’en croyait pas ses yeux non plus.
« Tu vois... Tu y arrives... feignante… grommela Herana en esquissant un faible sourire. »

Il ne resta bientôt plus qu'une entaille faite dans le cuir. La blessure s’était refermée mais la douleur persistait.
« Tu as encore mal ?
— Non, mentit la Cimmérienne, ça ira.

Sa jeune sœur se coucha dans ses bras, pleurant une nouvelle fois.
« Doucement Kathleen ! Tu sais, où que tu sois, je viendrais toujours pour toi. Toujours ! Kathleen, il faut que tu saches… nous ne sommes pas les dernières de notre famille. »

Elle se redressa, étonnée.
« Quoi ? Que veux-tu dire ?
— J'ai une petite fille... Enfin, je t'expliquerai plus tard… Isil ! Il faut trouver ton Marak. Je ne partirai pas d'ici sans avoir vu ta flèche ou ta lame lui perforer le coeur ! Tu as une idée, une information, quelque chose ? Es-tu certaine qu’il est ici ? »

Une information ? Isil n’en avait qu’une et elle revécut en un trop long éclair les conditions dans lesquelles elle l’avait obtenue de Ragnard. Elle eut un haut le cœur et respira longuement pour chasser les souvenirs qui l’envahissaient…
« J’ai payé le prix pour avoir cette information… j’espère qu’elle est exacte. Je sais juste qu’il est ici, mais on va en avoir le cœur net ! »

Elle sortit, laissant ses trois compagnons dans l’expectative.

Deux minutes à peine s’étaient écoulées, lorsqu’elle revint avec un homme au bout de son épée. Il était chétif et tremblottant. Tout semblait indiquer un serviteur de la demeure des Adorik.
« La pêche a été bonne, dit Isil… et rapide… il y a encore du monde vers les dépendances… »

Puis elle se tourna vers son prisonnier.
« À genoux, intima-t-elle. Maintenant, je vais te poser une seule question. Tu réponds, tu vis… tu te tais ou tu me trompes, tu meurs… Compris ? »

L’homme fit un signe de tête indiquant qu’il avait saisit le concept, fort simple à vrai dire, de l’alternative qui lui était proposée. Isil continua.
« Je cherche un homme, facile à reconnaître : borgne, manchot du bras droit et affreusement balafré… on m’a dit qu’il travaillait pour ton maître ! »

L’homme trembla de plus belle et balbutia.
« C’... c’est Ter… Ternaxec, son p… prin… principal in… tendant. »

Marak avait donc changé de nom... Qu’importe ! Isil accentua la pression de sa lame.
« Où peut-on le trouver ? Je ne l’ai pas vu parmi les gens rassemblés dans la cour pour le spectacle !
— En h… haut… au deuxième étage… il doit être dans… son bu… bureau…
— Précise !
— Dans l’aile… ouest, côté nord… la quatre… n… non… cinq… cinquième porte depuis l’esc… calier central…
— Ce sera donc la vie ! »

En disant ces mots, Isil lui assena un violent coup avec le pommeau de son épée. Le serviteur s’effondra, sans doute pour un bon moment.
« Pressons, vite, au second… passons par l’extrémité de l’aile, nous aurons moins de chance de rencontrer quelqu’un que par le grand escalier ! »

Se penchant vers Herana, elle ajouta.
« Ça va aller ?
— J'aime bien ta façon de convaincre un homme, Isil, dit-elle d'un sourire malicieux, je vais bien, merci. »

L’archère faillit répondre : « Les hommes, tous des porcs », mais elle se retint en regardant Hepner. Peut-être après tout ne l’étaient-ils pas tous… Elamir n’en n’était pas un non plus… ni Hiivsha… Elle se secoua.
« Il était temps… fit-elle.
— Kathleen, on va devoir aider Isil, déclara Herana, si tu veux on va te mettre à l’abri...
— Et puis quoi encore ? protesta sa sœur, je sais me battre... Mais, je n'ai plus de quoi. Donne-moi ton épée courte. »

La Cimmérienne se releva, retira la ceinture sur laquelle la lame était attachée et la tendit à Kathleen.
« Isil, nous te suivons, dit-elle d’une voix rafermie. »

Il fallait faire vite. L’archère ne savait pas trop comment les loups avaient prévu de s’échapper avec les prisonniers qui étaient peut-être déjà libérés, et il leur fallait terminer leur quête rapidement pour tenter de les rejoindre au plus vite, s’ils étaient toujours en vie.

Elle s’enfonça vers le fond du couloir et tourna dans l’escalier qui menait au second étage en s’assurant d’être bien suivie par ses compagnons. Elle grimpa les marches deux à deux et déboucha prudemment dans une série de couloirs encore plus richement ornés que ceux des étages inférieurs.
« Ça pue le riche, marmonna-t-elle entre ses dents. »

L’homme avait dit, cinquième porte depuis l’escalier central, mais combien cela faisait-il depuis l’escalier ouest ? Côté nord, avait-il précisé, donc à gauche pour eux. Lorsqu’elle jugea s’être suffisament avancée Isil avisa une double porte joliment encadrée de boiseries sculptées et dorées à l’or fin dont elle tourna discrètement la poignée. Derrière les vantaux, une grande pièce était plongée dans une semi-pénombre et on entendait des bruits de conversation qui semblaient provenir d’autres pièces encore.

Isil risqua un œil. Il n’y avait personne et seules, quelques torches éclairaient faiblement l’espace. Elle entra. Tout autour d’elle, des armures, des tableaux, une grande table recouverte d’or, des fauteuils et au fond une grande cheminée avec de part et d’autre des portes dont celle de droite était grande ouverte. Les bruits de voix venaient de là.

Elle continua d’avancer en se déportant vers le mur droit tout en prenant soin de ne rien heurter dans son mouvement. Dans l’autre pièce, elle aperçut plusieurs hommes autour d’un grand bureau… cinq à priori plus trois autres qui s’affairaient autour d’un coffre. La pièce était brillamment éclairée.

L’archère fit signe à ses compagnons d’éteindre quelques torches pour augmenter la pénombre et s’approcha encore un peu. Plusieurs individus lui tournaient le dos mais elle distingua très visiblement parmi eux un manchot qui portait un long vêtement d’intérieur et son sang se glaça. Ce ne pouvait être que Marak !

Puis elle l'entendit distinctement ordonner d'une voix désagréable mais reconnaissable, aux trois hommes qui tentaient de refermer le coffre.
« Emportez tout cela et mettez-le en sécurité... on ne sait jamais ! »

Elle sentit son cœur s’emballer et un déluge de souvenirs remonter une nouvelle fois en elle. Ses mains se mirent à trembler. Elle se retourna et jeta un regard éperdu vers Herana, un regard qui signifiait : « Je fais quoi maintenant que je l’ai retrouvé ? »

Herana posa sa main sur l'épaule de l'archère. Elle s’approcha de son oreille et murmura.
« Quoi qu'il arrive, je suis avec toi. Hepner et Kathleen aussi. On se charge des trois gardes, tu t'occupes de ta vengeance... Mais, pose-toi cette question : seras-tu libérée une fois ta vengeance accomplie ? »

La Cimmérienne se recula en lui prodiguant un signe d’encouragement de la tête tandis qu’Isil, dégageant son arc en saisissant une flèche, murmurait à l’attention de la guerrière.
« Attends un peu… viens par ici tu verras mieux… tu vois, en plus des trois gardes qui s’affairent à fermer ce coffre, il y a quatre autres hommes avec Marak, là, autour de la table… Ce ne sont pas des gardes, moi je dirais des mercenaires vu leur armement et leur armure… Avec lui, ça fait huit… Marak est pour moi. »

L’archère réfléchit quelques secondes avant d’ajouter.
« Je veux être seule avec lui… restez ici, abritez-vous dans l’ombre de cette pièce et attendez qu’ils soient tous là avant de les neutraliser… »

Elle regarda en silence Hepner, Kathleen puis Herana, et conclut dans un souffle.
« Je vous les envoie, ça ira pour vous ? »

Sans attendre, elle engagea la flèche et banda son arc puis s’avança silencieusement dans la lumière de la vaste pièce tandis qu’Hepner, lames en main, se fondait déjà dans l’ombre d’une tenture où il disparut.

Les gardes affairés autour du coffre étaient bien trop occupés pour la voir entrer et des cinq individus autour de la table, seuls les deux qui lui faisaient face levèrent les yeux tandis qu’elle se plaçait dans le dos de Marak en prononçant d’une voix qui n’admettait pas la contradiction.
« Que personne ne bouge ! Ne vous retournez pas si vous tenez à la vie… le premier qui fait un geste je l’abats comme un chien enragé ! Et laissez vos armes tranquilles… »

Dès les premières paroles et après un instant de stupeur, Marak avait commencé à tourner la tête pour regarder derrière lui mais s’était arrêté sitôt les menaces précisées. Il regardait les trois gardes toujours accroupis qui fixaient leurs chaussures du regard d’un air gêné, et les deux hommes en face de lui qui seuls pouvaient voir l’intruse, en essayant de comprendre ce qui se passait.
« Qui es-tu ? demanda Marak agacé.
— Un mauvais souvenir, répondit la jeune fille. Si quelqu’un n’obéit pas à ce que je vais dire, tu meurs instantanément.
— Si tu me tues, tu meurs aussitôt après moi ! menaça-t-il.
— La mort est parfois une délivrance. »

Marak fronça les sourcils. Cette voix lui paraissait familière, mais il ne parvenait pas pour l’heure à mettre  un visage dessus.

La voix reprit.
« Dis à tes hommes de poser leurs armes et de sortir de cette pièce en fermant la porte derrière eux… que nous restions en tête à tête… »

La flèche s’échappa dans un bref sifflement en passant à deux centimètres de l’oreille de Marak pour aller se ficher dans la gorge d’un des mercenaires. La fine lame qu’il s’apprêtait à lancer s’échappa de ses doigts et tomba sur le sol en tintant, pendant que lui-même s’écroulait sur place comme une masse, la bouche grande ouverte et les yeux exhorbités.

Avant même que les hommes ne réalisent ce qui venait de se passer, Isil avait engagée une nouvelle flèche et bandé de nouveau son arc.
« N’en profitez pas, je suis bien trop rapide pour vous ! Sortez ai-je dit ! »

Celui qu’ils connaissaient sous le nom de Ternaxec leur fit signe d’obéir. Ils lâchèrent leurs épées avant de longer le mur vers la porte grande ouverte. Isil savait qu’ils devaient dissimuler d’autres armes plus légères, mais elle ne pouvait se permettre de les fouiller. Elle ne douta pas qu’Herana, Kathleen et Hepner, sauraient profiter de l’effet de surprise.

Les six hommes quittèrent la pièce et le dernier referma la porte derrière lui. Isil contourna son ennemi pour se placer devant lui son arc toujours bandé. Marak ne put retenir un mouvement de surprise.

En même temps on entendit des bruits de lutte de l’autre côté de la porte. Isil sourit.
« Ce sont mes amis qui discutent avec tes hommes. »

Marak revint de sa surprise au bout de quelques instants tandis que les bruits sourds continuaient dans la pièce contigüe.
« Isil, souffla-t-il… Ah ben… si je m’attendais… Isil, ma chère Isil… Tu es donc toujours vivante ? … J’en suis très heureux ! »

Il tendit les mains vers elle et fit un pas en avant.
« Arrête-toi où je te tue tout de suite ! grogna la jeune fille d’une voix très basse. »

Marak s’arrêta et la dévisagea.
« Par Mitra, que tu es jolie… plus belle encore qu’il y a trois ans… Tu es une vraie fem… »

Il s’arrêta, sentant ses paroles comme incongrues. Isil haussa d’un ton.
« Il est des choses que tu ferais mieux de ne pas dire, des mots que tu devrais te garder de prononcer, immonde salaud, charogne, traître ! »

Marak chercha des paroles d’apaisement mais ne trouva que du venin amer dans sa bouche.
« Je comprends… ainsi c’est toi la prostituée qui a tué Ragnard à Tarentia ? Oui… on m’a rapporté qu’une pute avait décapité ce cher Vanir… il y a quelques semaines déjà… une traînée blonde avec des yeux très bleus, de type nordique… Je m’étais demandé alors qui cela pouvait-il être… J’aurais dû comprendre avant… maintenant, ça me parait évident… »

Il plissa ses yeux, tel un serpent.
« Sais-tu que tu es recherchée pour meurtre ?
— Ragnard n’a eu que ce qu’il méritait !
— Hum… La loi ne sera pas de ton avis… Si on te retrouve, tu finiras torturée et pendue ou décapitée. Ce sera un joi spectacle… j’aimerais bien le voir. Belle hétaïre en vérité ! Je suppose que pour toi, cela valait la peine de vendre ainsi ton corps ?
— Mon corps n’est plus à moi depuis qu’il me l’a pris lui et ses hommes… autant qu’il serve mes desseins ! »

Marak s’était déplacé légèrement vers les fenêtres qui donnaient sur les jardins et semblait regarder au loin.
« Ah oui… les noces… Je ne voulais pas… »

Il se retourna le regard dur comme de la pierre et montra son moignon en levant le bras droit.
« Vous m’avez ôté une main après une parodie de procès, toi et ton peuple, cria-t-il, et j’ai perdu un œil et mon visage de l’épée même de Vaener !
— Tu as tenté de poignarder Elamir dans le dos alors que tu étais vaincu et que tu avais demandé grâce ! rappela vivement Isil. »

Marak cherchait visiblement une solution à la situation dans laquelle il se trouvait.
« Et toi, tu es venue me juger et me tuer… juge et exécuteur à la fois… C’est bien pratique ! Combien de haine dans ce cœur si jeune… N’as-tu donc vécu que pour ce seul instant ? »

Il la regarda au fond des yeux et ricana.
« Oui, oui… bien… seule la haine t’anime… je le sens… Si tu me tues ma tendre Isil, que te restera-t-il pour vivre ? Tu peux d’une seule flèche me tuer lâchement, qu’attends-tu ? »

La jeune fille sentit son bras trembler légèrement et l’incertitude la gagner. Elle baissa les yeux.
« Cela ne devait pas se passer comme ça, reprit Marak d’une voix douce, je n’ai pas voulu ce qui est arrivé… Vas-tu m’abattre comme un chien maudit ou me laisseras-tu une chance de me défendre ? »

Isil hésitait. Son cœur battait à se rompre. Elle pouvait lâcher la flèche et tout serait accompli… À qui ressemblerait-elle alors ? À Elamir ou à Marak ?

Lentement elle débanda l’arc et le posa sur le coin de la table. Se reculant, elle saisit l’épée dans son dos. Marak en fit de même.
« Tu es une brave fille, dit-il en s’approchant l’arme levée… tu es belle, tu aurais fait une épouse magnifique… »

Il abattit sa lame en haussant la voix.
« Dommage que tu sois une femelle stupide ! »

Isil para le coup en pliant légèrement du genou. Elle effectua un moulinet puis frappa à son tour, de taille. Marak évita la lame d’un coup de reins. Visiblement, il avait appris à se battre de la main gauche et restait un redoutable bretteur. Sa lame siffla dans l’air et se fracassa à grand bruit contre celle de la jeune fille qui riposta à son tour habilement. Elle se battait bien elle aussi… Il se devait de la déstabiliser.
« As-tu dit à tes soi-disant compagnons ce que tu es vraiment ? »

Isil repoussa une nouvelle serie d’attaques en reculant vers le mur.
« Et qu’est-ce que je suis, Marak ? »

Il serra les dents et frappa encore avec toute sa puissance sans succès.
« Une fille de rien, une traînée… une âme perdue qui ne connaîtra jamais l’amour ! Jamais, tu m’entends, catin ? Tu en es incapable ! »

Quelques larmes de rage montèrent aux yeux d’Isil et lui brouillèrent la vue. Elle para l’estocade qu’essaya de lui porter son adversaire, en soufflant.
« À qui la faute ? C’est toi qui m’as tout pris ! »

Marak la sentit faiblir psychologiquement. C’était la grande faille qu’il lui fallait exploiter. Il éclata de rire en assénant des coups qu’il enchaîna de toutes ses forces, moulinant l’air de sa lame sans succès.
« Moi ? Ah, ah, ah ! Je ne t’ai pas touchée ! Te souviens-tu seulement de ce que tu as subi dans les bras des Vanirs de Ragnard ? Tu veux que je te donne des détails pour raviver ta mémoire ? Quel pantin tu as été entre leurs doigts… une poupée désarticulée, soumise et rouée de coups… Je te revois à gen… »

Isil hurla en abattant violemment son épée, les cheveux en bataille sur le visage.
« NON ! Tais-toi ! »

Sous la précipitation, le coup manqua son but et la déséquillibra. Marak accompagna le mouvement et, pivotant sur lui-même, l’accentua pour reprendre l’avantage et l’acculer contre le mur. Elle était à lui !
« Tu perds tes moyens ma petite ! Il ne faut jamais laisser ses émotions te dominer lors d’un combat ! »

Il frappa d’estoc, Isil para le coup. Il leva alors l’épée et frappa de haut en bas. L’arme de la jeune fille hâtivement placée à l’horizontale para le coup qui s’arrêta à quelques centimètres de sa figure. Marak était puissant. Il inclina sa lame pour appuyer de toutes ses forces sur celle de son adversaire jusqu’à ce que cette dernière soit tout contre sa gorge. Isil résistait à la pression tant bien que mal en essayant de repousser vainement l’épée de l’homme qui crissait contre la sienne. Elle sentait l’haleine chaude du traître qui balayait les mèches blondes rabattues sur son visage.
« Je te tiens, souffla-t-il en respirant rapidement tout contre sa joue. Tu es à moi… Sens-tu ta propre lame sur ta gorge ? Tu vois, c’est ton arme qui va t’égorger et te faire ravaler tes insultes ! Quelle ironie… l’arme qu’Elamir a forgée… l’arme qu’il a offerte à ton père pour demander ta main et qui va à présent découper ton si joli cou ! »

La bouche de Marak était à présent tout contre celle d’Isil qui détourna la tête avec un air de dégoût. L’homme bavait d’excitation et elle pouvait presque deviner le contact de ses lèvres sur la peau de sa joue. Il pesait de tout son corps contre le sien et elle sentit soudain avec un haut-le-cœur une raideur éloquente s’ériger contre son bas-ventre, juste en dessous de sa courte cotte de mailles. Des larmes se mirent à couler le long de ses joues tandis qu’elle pensait avoir perdu la partie. Elamir !
« Non ! murmura-t-elle les mâchoires crispées. »

Dans un ultime effort renforcé par toute sa haine et sa rage, elle parvint à repousser Marak pour se dégager de son étreinte, puis elle se laissa tomber sur le sol en pliant les genoux comme elle l’avait fait devant le Vanir qui venait de tuer son fiancé dans la grange.

Tout en glissant souplement entre les jambes de son adversaire, le dos à même le sol, elle leva la pointe de son arme et l’enfonça de bas en haut à l’aide de ses deux mains dans son abdomen. Le sang gicla avec force sur sa figure tandis que Marak poussait un râle violent. Elle pivota sur elle-même en tournant l’épée qui arracha les chairs avec un horrible bruit de viande malaxée. Marak baissa des yeux incrédules vers son ventre pour voir la tête d’Isil disparaître d’entre ses jambes. Celle-ci glissa encore un peu sur le sol avant de se relever cependant que le manchot se retournait vers elle le dos appuyé contre le mur. Il leva son épée une dernière fois mais d’un puissant coup latéral accompagné d’un long cri de rage, Isil envoya celle-ci voler à travers la pièce avant de cisailler en retour les genoux de l’homme qui s’affaissa en poussant lui aussi un cri qui se mêla à celui de la jeune fille. Assis, les jambes brisées, le ventre béant déversant un liquide noirâtre et nauséabond, la bouche écumante d’une mousse rouge vif, il braquait sur elle des yeux exorbités qui la regardaient fixement.
« Garce, vomit-il en même temps qu’un flot de sang, sois maudite… tu ne seras… jamais… rien… même après ma m…

Le corps de Marak tressauta… il voulut ajouter quelque chose… sa bouche trembla puis ses yeux se révulsèrent. C’était fini !

La jeune fille le regarda d’un air absent. Il ne lui restait plus rien à accomplir. Seule l’absence lui répondrait désormais. Aucune vision de l’avenir ne s’offrait à elle, aucun but n’apparaissait sur sa route.

Isil lâcha l’épée qui tomba bruyamment sur le sol en rebondissant et s’écroula à genoux, son visage ensanglanté baigné de larmes. Elle ferma les yeux. Au-dessus du gouffre sombre, elle distinguait à présent une passerelle blanche toute auréolée de lumière, comme phosphorescente, qui s’avançait vers la clarté, là bas… tout au fond… là où l’attendaient Elamir et sa famille, et tous les gens des Quatre Vallées… Il lui suffisait de faire un pas pour l’emprunter…

Sa main tremblante se saisit de la dague que son fiancé lui avait offerte pour son dix-septième anniversaire, la pointe vers sa poitrine. Ses deux mains serrées sur la poignée, à s’en faire blanchir les articulations, elle leva les bras vers le ciel en criant de toutes ses forces.
« ELAMIR ! »

Puis elle abattit l’arme vers elle.



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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Dim 29 Déc - 10:40

Salut Hiivsha,

Bon, j'ai l'occasion de passer par ici parce que j'ai une bonne connexion internet (un hôtel très loin de vous) mais je n'ai pas eu le temps de lire... s'il ne reste que deux chapitres après celui-ci, je pense les ajouter à ce que j'ai déjà et te rendre l'ensemble... tu devras patienter encore, je le crains...
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Hiivsha

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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Ven 3 Jan - 20:36

Pénultième chapitre de cette aventure d'Isil, ce qui signifie qu'il n'en reste plus que 1.
Une fin pour Isil ? On verra bien.
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24 - Un nouveau départ


L’affaire avait été vite réglée. Les six hommes étaient entrés dans la pièce sombre sans se douter du traquenard et le dernier avait fermé la porte. Alors Hepner s’était élancé, silencieux comme la mort qui frappe, et avait égorgé le premier puis le second en tournoyant sur lui-même comme dans une chorégraphie macabre. L’arc d’Herana avait sifflé tandis que l’épée courte de sa sœur en transperçait un autre. Les deux derniers ne survécurent qu’un bref instant, le temps de se demander ce qui leur arrivait.

La pièce retomba dans le silence et Herana colla son oreille à la porte pour écouter. Elle avait peur pour sa jeune protégée qu’elle ne sentait pas prête à affronter un adversaire en tête à tête au terme d’une conversation qui ne pouvait tourner qu’en la faveur de l’homme, étant donné l’état de fragilité psychologique dans lequel se trouvait la blondinette. Puis ce furent des bruits de lutte et Herana dut se retenir à maintes reprises pour ne pas s’interposer et respecter ainsi le désir qu’Isil avait émis d’en finir toute seule. Le cœur battant, elle tourna lentement la poignée de la porte sans oser en pousser le battant.

Puis soudain, des cris entremêlés retentirent. Rage ? Désespoir ? Douleur ? Elle entendit comme un corps tomber... puis un murmure inaudible. À la limite du désespoir, elle hésita encore à entrer… Qui était tombé ? Le manchot ou Isil ?

N’en pouvant plus, elle ouvrit délicatement la porte pour observer la pièce d’un oeil. Elle vit la petite Isil, pleurer de toute son âme... Herana avait encore une fois raison... Mais son œil s'agrandit soudain de stupeur. La jeune fille avait saisi sa dague et s’apprêtait à se l’enfoncer dans la poitrine.
« Nooon ! hurla la Cimmérienne en s’élançant dans la pièce.
« ELAMIR ! cria Isil en se poignardant. »

D’un bond de panthère, Herana se propulsa sur Isil les bras en avant et dévia in extremis le coup en projetant du poing la dague au loin. Elle se releva et saisit dans ses bras « sa blondinette » qui éclata en sanglots en prononçant une nouvelle fois le nom de son aimé. Tout en la serrant très fort elle lui murmura à l’oreille.
« La vengeance n'apporte que douleur et folie. Tu crois être seule, incomprise de tous. Tout le monde est mauvais, tu vois le mal de partout.... Je suis la mieux placée pour ressentir tout ce que tu as vécu... Mais, tu ne dois plus repartir dans le passé, plus jamais. »

Elle relâcha son emprise, prenant dans sa main le menton de la jeune fille et la regarda droit dans les yeux.
« Les sept derniers jours avec nous ne t'ont-il rien donné ? Je t'ai vu rire tout à l'heure et ça m’a rendue heureuse… Pourtant, ça ne fait qu'une semaine que nous nous connaissons. Tu n'es pas seule. Je suis avec toi et ceux que tu viens d’aider le sont aussi. Regarde-moi. C'est fini, Isil, je saurai t’aider à te relever… Je saurai t’apporter ce qui te manque, fais-moi confiance… »

Elle l’embrassa longuement sur le front puis tendrement baisa ses yeux baignés de larmes.
« C’est fini, chuchota-t-elle. »

Isil regarda le visage de la Cimmérienne qui ondulait à travers les larmes… au fond de ses yeux brun clair, elle entrevit la passerelle blanche et ses amis qui lui faisaient signe… pas pour qu’elle vienne les rejoindre, mais pour lui dire au revoir, comme quand on veut signifier à quelqu’un qu’on aime, l’espérance de le revoir un jour et lui faire savoir qu’on l’attendra le temps qu’il faudra.

Les paroles d’Elamir dans la grange de Valaar résonnèrent à ses oreilles…
« … Je veux que tu vives ! Je t’aime et je t’aimerai par delà la mort, tu m’entends ? Isil, si tu m’aimes reste en vie ! »

La passerelle s’estompa dans une clarté éblouissante et le gouffre noir disparut.
« C’est fini, avait dit Herana tendrement. »

C’est fini… ces mots résonnèrent à ses oreilles. Un fin en soi, une renaissance… tout pouvait recommencer… Son âme la regarda de très haut… Ce corps frêle et jeune était-il à elle ? Cela faisait si longtemps qu’elle l’avait quitté… Pour quelle raison y revenir ? Un rire ? Une main tendue ? Des bras compatissants ? Pourquoi ne pas essayer ? La réconciliation prendrait du temps… ce corps et ce cœur si fragile qui y battait pardonneraient-ils à l’âme sa défection, son abandon ?

Herana avait donné la seule vraie raison de se poser la question : « tu n’es pas seule ! »… L’espoir était peut-être au bout de la route, après tout…

Dans le brouillard des pleurs, rayonnait le beau visage de la femme brune qui lui souriait… Isil plissa les yeux pour évacuer le trop-plein de larmes qui dégoulinèrent le long de ses joues. Le menton toujours dans la main de la Cimmérienne, elle se sentit un instant comme une petite fille. Elle aurait voulu que ce moment dure indéfiniment et en goûta chaque courte seconde, puis elle marmonna de son mieux.
« C’est fini Herana… Tu m’as encore sauvée… je vais finir par avoir une… dette longue comme un jour sans pain… »

Isil esquissa un sourire qui plissa ses grands yeux bleus, tandis qu’Hepner s’avançait derrière elles suivi par Kathleen. Il jeta un œil sur le cadavre de l’homme qu’Isil avait tué puis, considérant le visage maculé de sang de la jeune fille sur lequel les larmes avaient laissé des sillons colorés, il observa en souriant.
« Ton maquillage est en train de fondre, Isil ! »

Cette dernière laissa échapper un petit rire nerveux et jeta un dernier regard reconnaissant à Herana en inspirant très profondément.
« D’accord, c’est fini. Maintenant, je serai des vôtres ! »

Elle essaya tant bien que mal de reprendre une voix normale.
« Ok… quel est le programme maintenant, Herana ? On va voir ce qu’il y a derrière cette fameuse deuxième porte à gauche que l’homme du couloir nous as indiquée avant qu’on te retrouve ? »

La Cimmérienne se remit sur ses jambes, en relevant la jeune Isil par la même occasion. Elle posa ses mains sur les hanches.
« Je vais être franche... J'en ai marre de ce château typiquement bourgeois. Je veux retrouver ma grande forêt et ma cabane... Tiens donc, des bijoux ! ajouta-t-elle en levant le couvercle du coffre du bout du pied.
— Herana... Le temps de la piraterie, c'est du passé, objecta Hepner.
— J'ai le droit non ? Et puis, c'est un dédommagement payé par les services de notre cher ami, Demetros d'Adorik ! »

Un objet lui tapa dans l'oeil. Un petit coffret en or remplit de petites pierres précieuses... Elle le mit sans hésitation dans son sac déjà bien renflé.
« Allez, vite. Sinon, on sera obligés de rester, ici... Même si l'envie de me battre avec Démétros me démange... Cet homme, que vous avez vu dans le couloir… ce doit être un infiltré à notre compte. En avant, il faut suivre ses indications ! ajouta-t-elle en imbibant un morceau d’étoffe dans une jarre d’eau pour nettoyer sommairement le visage d’Isil. »

Celle-ci ramassa ensuite sa dague, son épée et son arc et lorgna vers le coffre que les trois gardes n’avaient pas réussi à fermer. Il contenait un grand nombre de petits sacs de pièces d’or.
« Ainsi, Marak dans sa grande prévoyance, projetait de mettre tout cet or à l’abri… Hmm, je me demande si Demetros était au courant de ce qu’il tramait… »

Jugeant qu’après tout, elle avait bien droit à une petite compensation pour un tas de raisons plus qu’évidentes, elle s’empara de quelques bourses qu’elle glissa au fond de son carquois.
« Nous sommes quittes, jeta-t-elle à l’adresse du cadavre qui baignait dans son sang. »

Elle regarda ses compagnons.
« Allons-y alors ! »

Ils repassèrent dans la pièce d’à côté où Isil compta six cadavres puis elle ouvrit la porte du couloir.
« À gauche, se dit-elle. »

Ils avancèrent silencieusement, enjambant deux cadavres de soldats tués sans doute par quelques Loups infiltrés, en se demandant s’ils ne feraient pas mieux de retourner du côté de la cour d’entrée au cas où les Loups s’y battraient encore. Ils arrivèrent devant cette fameuse « deuxième porte à gauche du second étage » que le mystérieux mage leur avait indiquée.
« Attention, souffla Isil, nous ne savons pas ce qu’il y a derrière cette porte… et si nous nous trompions ? »

Hepner montra ses deux dagues et se rencogna contre le mur tandis que de l’autre côté d’Isil, Herana et sa sœur en faisaient autant.

Très lentement pour ne pas se faire entendre, la jeune fille tourna la poignée de la porte et l'ouvrit puis risqua une tête. À peine l’eût-elle avancée qu’une puissante poigne l’attrapa par la chevelure et l’attira à l’intérieur de la pièce en la faisant rouler à terre.
« Aïe… mais… cria-t-elle, en regardant les nombreuses épées qui pointaient vers elle. »

Dans le même temps, Herana et Hepner avaient fait irruption prêts à se battre puis se figèrent sur le seuil en dévisageant la nombreuse assemblée réunie dans la pénombre.
« Attendez ! cria Maleo pour prévenir tout acte d’agression de part et d’autre. »

Puis en se retournant vers les nouveaux venus.
« Vous êtes en vie finalement ? »

Sa voix ne dénotait aucune émotion. Il ne jeta même pas un regard vers la jeune fille qu’Hepner aidait à se relever.
« Désolés du retard, dit Herana en regardant chacun des présents, nous étions… occupés…
— Eh bien, puisque vous voilà, gardez cette porte pendant que nous commençons à évacuer les blessés ! ordonna Maleo d’un ton toujours neutre. »

Herana resta sans voix tandis que Kathleen et Isil barricadait la porte avec un meuble, puis elle se jeta négligemment sur un divan en marmonnant.
« Bah… Ah, j’y crois pas ! »

Au fond de la pièce un pan de mur était ouvert et donnait sur un escalier sombre qui semblait descendre à pic dans les entrailles de la terre. Isil comprit que c’était un passage secret qui devait mener en dehors de l’enceinte de la propriété des Adorik. Maleo désigna quelques personnes dont Hepner et l’étrange Drim en disant.
« Allez-y en premiers, les autres suivront, attendez-nous à la charrette près de notre commandant ! Protégez-le jusqu’à notre arrivée… »

Puis il se retourna vers Soton et Nyrina en ajoutant.
« Nous partirons en derniers… »

Et sans finir sa phrase il continua le mouvement jusqu’à faire face à un homme encapuchonné dans un long vêtement sombre.
« … Xardas, tu restes avec nous, nous avons encore besoin de tes talents »

Puis il fit un geste, et les premiers Loups quittèrent la pièce silencieusement tandis qu’Isil s'était positionnée contre la porte l'arc baissé, une flèche sur son index et l’empennage fermement tenu par sa main droite... En une seconde elle pouvait ainsi abattre quelqu'un en silence. La tête basse, elle avait regardé Hepner partir avec le premier groupe désigné par Maleo.

Herana avait fait signe à sa sœur de partir aussi mais celle-ci avait refusé d’un mouvement de tête. Soton, le grand guerrier au crâne rasé avait examiné son large écu et décidé qu’il serait trop encombrant dans l’étroit escalier. Il le posa donc à regret contre une cheminée en marmonnant.
« Je passerai en dernier… »

Toujours affalée sur le divan, Herana lorgna vers lui en ironisant avec une pointe de sarcasme.
« Super ! Quel courage… Je me sens déjà mieux ! »

Tandis qu’elle tendait le bras vers une bouteille de vin, des pas se firent entendre dans le couloir.
« Vous entendez ? murmura Isil en levant son arc vers la porte. »

Maleo intervint de sa voix calme et pleine d’autorité.
« Herana ! Il n’est plus temps de s’amuser. »

Il lui désigna de la main le tunnel et lui fit signe de s’y engouffrer avec sa sœur et Isil. Herana se leva tranquillement et disparut à la suite des deux jeunes filles dans l’obscurité de l’étroit escalier en spirale. Déjà des coups répétés ébranlaient la porte de la pièce tandis que Maleo donnait les dernières consignes au nommé Xardas afin qu’il use de ses pouvoirs pour faire écrouler le tunnel derrière eux.

Une minute plus tard un violent choc ébranla le tunnel. Xardas qui fermait la marche venait d’accomplir la tâche qui lui avait été assignée.

Isil ne savait pas où elle allait et elle se contentait de suivre sagement Herana dans les souterrains en ressentant pour la première fois depuis longtemps une réelle sensation de soulagement... l'impression rafraîchissante que la route était désormais dégagée jusqu'à l'horizon et au-delà sans but précis sauf une histoire toute neuve à écrire... L’escalier avait cédé la place à un souterrain plus large, étayé par endroit à l’aide de puissants madriers de bois destinés à en soutenir la voûte.

Ils arrivèrent à une charrette autour de laquelle s’était rassemblée la troupe et sur laquelle étaient allongés trois corps. L’un deux bougeait, il s’appelait Lansmir mais les deux autres paraissaient pratiquement privés de vie. Au recueillement qui régnait et que ne pouvaient expliquer les nombreuses blessures dont souffraient la quasi-totalité des Loups, Isil comprit que l’un deux était leur chef, Kadraan. Dans un coin, Kathleen soignait un homme gravement touché qui s’appelait Legindel tandis que Maleo était penché sur ceux de la charrette et marmonnait des incantations incompréhensibles. Au bout de quelques instants, le plus grand des trois dont le visage était en grande partie caché par une épaisse barbe noire hirsute ouvrit les yeux et regarda l’air hébété autour de lui. Les Loups murmurèrent et firent un pas en avant pour voir leur chef en oubliant à l’instant même leurs plaies et leur fatigue.
« Kadraan ! »

L’homme, objet de toute leur attention se redressa soudain d’un coup et fut pris d’une terrible quinte de toux au fur et à mesure qu’il revenait à la vie. Peu à peu, il recouvrit des sensations plus réelles et, avec elles, de terribles douleurs  qui le saisirent et manquèrent de le faire suffoquer. Mais elles lui semblèrent rapidement moins violentes, plus sourdes qu’auparavant. Il se découvrit également une force nouvelle par rapport à ce qu’il avait connu ces derniers mois. Il demeurait encore bien trop faible pour se lever mais au moins put-il ouvrir les yeux sans trop d’efforts.

Il resta immobile et silencieux de longues secondes.

Ces hommes et ces femmes autour de lui … Par Mitra ! Comment était-ce possible ? Il avait l'impression de pouvoir en reconnaître certains. Ici une silhouette, là un visage, ici un autre … Par tous les dieux …

Les Loups !

Stupéfait, il dévisagea lentement les visages tout aussi hébétés de la petite assemblée qui venait d’assister à son réveil pour le moins inattendu.
« J’ai l’air si mal en point que ça ? lança-t-il en esquissant douloureusement un semblant de sourire.
— Juste un peu sale et mal coiffé, répondit Herana dans le silence avec une pointe d’ironie. Bon retour parmi nous, Commandant ! »

Plusieurs des anciens de l’époque de Siobhan lui serrèrent la main ou lui tapotèrent les épaules pour le toucher, comme pour s’assurer qu’il était bien vivant, qu’ils ne rêvaient pas. Isil fut frappée par l’émotion visible sur ces visages d’hommes et de femmes aguerris, durs pour la plupart et prit la mesure de la communion qui existait au sein de l’ancienne Meute qui de fait, venait à ce moment précis de renaître.
« Écoutez-moi ! » Lança Maleo d'une voix puissante aux Loups encore tout abasourdis par la redécouverte de leur Commandant. Nous ne devons pas nous faire repérer et de ce fait nous devons nous séparer... »

Le Shaman inspira longuement comme à son habitude.
« Vous savez où se trouve notre point de ralliement, je compte sur vous pour ne pas être en retard, expira-t-il. »

Son visage commençait à être marqué par la fatigue et la pression qu’il avait supportée durant tout ce grand et long soir.

Il leva le bras en l'air comme pour donner un signal aux Loups.
« Dispersez-vous ! » cria-t-il dans une dernière envolée lyrique.

Spontanément, des groupes se formèrent en fonction des projets de chacun. Il fut décidé que Kadraan et les deux autres hommes qui se trouvaient à ses côtés seraient transportés vers Tortage au plus vite pour rejoindre leur refuge au bordel du « Vieux Cadran » tandis que d’autres envisageaient déjà des itinéraires différents.

Herana se tourna vers Isil et Hepner.
« Voilà, nous y sommes. Je m’en vais en Argos pour régler définitivement cette histoire et retrouver ma fille. Ce sera risqué et dangereux et je ne peux vous en vouloir si vous souhaitez prendre un peu de repos. »

L’assassin protesta.
« Mes dagues sont à ton service, je continue avec toi. »

Elle regarda Isil avec une tendresse non feinte. La jeune fille lui sourit.
« La question ne se pose même pas, Herana… Où tu iras j’irai… Je n’ai que toi… enfin, que vous maintenant… »

Herana lui caressa la joue en lui rendant son sourire.
« Je suis heureuse de continuer mon voyage avec toi… et avec vous aussi, ajouta-t-elle en se retournant vers sa sœur et Hepner. »

Le plus jeune des hommes qui se trouvaient dans la charrette sauta à terre. Bien que mal en point, il s’en était visiblement mieux sorti que les autres dans sa captivité.
« Je viens avec vous les amis, dit-il d’une voix traînante. »

Herana contempla les marques de coups et les nombreux hématomes multicolores qui émaillaient l’ensemble de son corps.
« Je ne suis pas sûre que tu sois en état pour cela… »

Kathleen prit sa sœur par le bras.
« Durant le voyage, je me charge de le remettre d’aplomb. »

Lansmir regarda la jeune femme en pensant qu’il ne demandait pas mieux que d’être l’objet de ses soins. Hepner et Isil échangèrent un sourire entendu en hochant la tête tandis qu’Herana donnait le signal du départ.



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Hiivsha

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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Lun 6 Jan - 13:18

Et voici le dernier chapitre de cette aventure. J'espère que ce livre vous aura plu.
N'hésitez pas à venir le dire ici et aussi sur mon site de publication !
Merci.
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25 - Un nouvel espoir


Ils marchèrent rapidement toute la journée pour gagner le village d’Ebron sur une rivière qui se jetait dans le fleuve descendant vers l’Argos. Herana avait prévu ce voyage avant même de savoir que le but serait double : en finir avec sa vengeance et maintenant retrouver sa petite fille. Un bateau les attendait patiemment à quai et Isil jeta un coup d’œil désespéré vers la Cimmérienne.
« Un bateau ? Oh non… n’y a-t-il pas moyen de s’y rendre à cheval ?
— C’est trop loin et le temps compte à présent. Demetros va nous traquer et tout mettre en œuvre pour nous retrouver, tous autant que nous sommes. Et puis d’abord, il a quoi ce bateau ?
— Je vais mourir pendant ce voyage, gémit Isil d’une mine déconfite. »

De fait, elle passa la première partie du voyage la tête penchée par-dessus le bastingage à vomir jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus rien donner au fleuve… et la deuxième partie couchée sur le flanc, recroquevillée, en espérant qu’une mort rapide vienne la délivrer du tourment que son estomac lui infligeait, malgré le réconfort que ses compagnons tentaient, tant bien que mal, de lui apporter. Même Kathleen s’avoua impuissante à la soigner.

À l’exclusion du mal de mer d’Isil, la descente du fleuve se passa sans incident notoire si l’on excepte les deux plongeons que Lansmir effectua en trébuchant maladroitement sur le pont du bateau et qui obligèrent l’équipage à le repêcher à la gaffe. De fait le jeune homme s’avéra pathétiquement maladroit pour tout et Herana finit par se demander comment un être aussi inconsistant avait pu jusque-là survivre dans un monde aussi dur que celui d’Hyboria.

Le port de Messianta fut enfin en vue après un voyage interminable, et par sécurité, le bateau s’arrêta quelques miles en amont pour débarquer ses curieux passagers. Il faisait nuit et brumeux lorsque le bateau accosta la rive ouest. L'Argos était une région fertile, recouverte de plaines et de terres cultivées. Les argosiens étaient réputés pour leurs navires, leur pêche et le grand port dont la ville de Messianta disposait.
« Voilà. C'est ici, dit le capitaine, maintenant payez-moi. »

Herana, Kathleen, Hepner, Lansmir et Isil, pâle comme un linge bien propre, débarquèrent et la Cimmérienne rétribua le capitaine avec quelques bijoux prélevés sur la cassette du traître Marak.
« Merci de m’aider… avait-elle dit en se tournant vers la petite communauté. »

Isil lui sourit mais ne répondit rien et regarda attentivement la carte que la Cimmérienne avait déployée devant eux, attendant l’explication de leur périple.
« On doit trouver une maison, une grande maison. Il y aura sûrement des gardes et pas des débutants. Ça va aller ? »

C’était fort concis comme explication et le plan ne pouvait être plus simple. Hepner fit oui de la tête ce qui résumait fort bien l’engagement de chacun à ses côtés.

Lansmir n'avait jamais rien compris aux cartes remplies de dessins qui ne voulaient rien dire, mais s’il fallait trouver une grande maison c'était son « truc », prétendit-il puis il ajouta.
« On devrait se diviser non ? Bah oui, comme ça moi je pourrai voir les gardes et mon copain la grande maison ! »

Isil, tout en écarquillant les yeux d’étonnement, se demanda à son tour si le cerveau du jeune homme fonctionnait correctement.

Herana baissa la tête, démotivée.
« Lans, tu resteras avec Kathleen... Tu la protégeras… ou alors c'est elle qui te protégera. »

La jeune sœur se mit à rire et posa doucement sa main sur celle du jeune homme.
« Ne t'en fais pas. Le moindre bobo et je viendrai pour toi, où que tu sois... » dit-elle dans un sourire pétillant de malice.

La troupe s’éloigna vers l’ouest et franchit une colline en se servant des zones  boisées pour plus de discrétion puis elle arriva en vue d’une modeste plaine au milieu de laquelle se trouvait un ensemble de bâtiments ressemblant à quelque ferme fortifiée. Rampant dans les hautes herbes, ils suivirent Herana en silence.

Ils arrivèrent en bordure d’une vigne qui se terminait contre un muret de pierres moussues dont une partie était écroulée un peu plus loin.
« Très bien, dit Herana. Kathleen puis Hepner, suivis par moi, nous allons avancer les premiers. Vous les archers, vous nous couvrirez. Si quelqu’un pointe son nez, vous l’abattez ! Une fois que nous serons à l’abri du muret, là-bas, Lans viendra nous rejoindre et Isil et moi on le couvrira. Ensuite ce sera le tour d’Isil et c’est nous qui la couvrirons… Des questions ? Prêts ? Faites attention, Bori hante ces lieux… Allons-y ! »

Isil se saisit d’une flèche et engagea l’empennage dans la corde qu’elle tendit légèrement en prenant une visée vers le muret en question. Si quelqu’un se montrait, il lui suffirait de finir de bander son arc pour tirer… soit une seconde ou deux, maximum. Elle observa Lansmir et sourit en espérant qu’il ne tirerait pas dans les fesses d’un de ses compagnons…

La jeune fille regarda attentivement Hepner, Kathleen et Herana s’éloigner d’eux sans bruit. Lansmir transpirait à grosses gouttes et ne cessait de s’agiter en examinant les alentours, à l’affût du moindre bruit. Lorsque ce fut son tour de s’élancer, il chargea à travers la vigne, se griffa aux ronces, se coupa sur un cep effilé et finit par trébucher et mordre la poussière pour s’empêtrer en hurlant de rage dans une vigne à dix mètres du muret sous le regard médusé de ses compagnons. Il essaya de se libérer en donnant des coups de dagues un peu partout, gesticulant comme un beau diable et finit par abandonner, résigné à mourir dans ce qu’il pensa être un piège tendu par l’ennemi.

Isil se demanda s’il n’était pas plus simple de l’achever avec miséricorde d’une flèche bien placée et, croisant de loin le regard d’Herana, elle comprit être en symbiose d’esprit avec la Cimmérienne qui se posait exactement la même question au même moment.

Herana avait suivi la fin de la course du malheureux en se frappant le front de désespoir. Ce garçon n’avait décidément aucun avenir à espérer !
« Mon dieu, dit-elle tout bas, je peux bien comprendre qu’il a été traumatisé par ce qu’il a enduré dans sa prison… Mais qu’est-ce que je raconte ? Il était comme ça… avant !
— Moi je le trouve très courageux, répondit la jeune sœur.
— Hepner ? »

Herana regarda l’assassin amusé.
« Oui... Compris… Je vais chercher ce comique. »

Hepner se hâta à travers la vigne, regardant d'un air démotivé le jeune Lansmir se débattre comme un lion pris dans des rets.
« Calme-toi vieux ! Je... »

Hepner se jeta soudainement sur lui, recouvrant le jeune homme de sa cape. Une femme venait de sortir du Muret à l’endroit où celui-ci était éboulé et le spectacle qu’elle offrait était plutôt terrifiant. Elle était entièrement recouverte de sang, les avants-bras percés de clous, vêtue d’une tunique ensanglantée et portait dans ses mains une grande hache dégoulinante de sang. Une horrible odeur de mort parvenait jusqu’à eux.  On entendit une voix s’élever de derrière les pierres.
« Mirabelle ! Ramène-toi ! Il reste quelques chevaux pour toi !
— J'arrive, cria la femme, je voulais juste du raisin pour les hommes ! »

« C’est ça, le culte de Bori... murmura Herana. »
Hepner coupa les liens de l'archer maladroit et le força à le suivre jusqu'à ce qu'ils arrivent près des deux soeurs.
« Lansmir ! Tu es bête ou quoi ? Tu le fais exprès d'être aussi stupide ? s’emporta la Cimmérienne.
— Hé ! Doucement grande sœur, intervint Kathleen, tu ne vois pas qu'il a peur... Tiens Lansmir, prend cette potion. Elle t'aidera à te sentir mieux. Tu verras, tu vas te sentir plus puissant ! »

Herana se posta un peu en arrière et sortit son arc pour couvrir l'arrivée de la jeune Isil qui s'élança sans attendre son reste, encore sidérée par le lamentable spectacle que Lansmir venait de leur offrir. En quelques secondes, elle les rejoignit en évitant soigneusement les vignes piégeuses et s'allongea tout contre Herana en demandant.
« C'était quoi ça ?
— De quoi tu parles ? De cette tête de piaf ou de la femme recouverte de sang et cloué sur les bras ? Si c’est de Lansmir, il est et restera comme ça…

Elle se mit à rire, puis changea de ton.
« La femme est une adepte du culte de Bori. Certains rites exigent qu’une vierge tranche le sexe d’un étalon pour se… si tu vois ce que je veux dire… C’est horrible et dégoûtant… Elle se baigne ainsi dans son sang et s’y replonge toutes les heures. J’ai été sous leur garde pendant deux ans au fond d’une grotte, à dépérir et durant ces deux longues années j’ai malheureusement dû subir plusieurs de leurs rites infâmes… »

Elle baissa les yeux et la voix.
« Je… je ne pourrai jamais plus enfanter… Ma sœur m’a soignée et je vais mieux mais ça… Tu sais, Isil, j’adore les enfants et cette… mégère qui vit à l’intérieur de cette secte m’a retiré ce droit à tout jamais… J’en souffre terriblement… Tu comprends maintenant pourquoi je suis ici ? »

Isil muette d’horreur fit oui de la tête tandis que Kathleen lui passait les bras autour du cou pour l’embrasser.
« Ô Herana… Je… je ne savais pas…
— T’en fais pas petite sœur, je vais beaucoup mieux. »

La Cimmérienne fit un effort pour reprendre l’emprise sur elle-même.
« Bon, allez ! Debout tout le monde, on va passer de l’autre côté de ce muret, ici pour ne pas attirer l’attention. Je passe la première. »

Hepner proposa ses deux mains en guise de marchepied et la guerrière s’envola par-dessus les pierres.

La révélation d’Hérana et tout ce qu'impliquaient ses sous-entendus et ses non-dits fut un moment cruel qui fit frissonner Isil de toute son âme. Ce que décrivait la Cimmérienne était si horrible et tellement contre-nature qu'elle crut un instant être dans un rêve... ou plutôt un cauchemar. Quels étaient donc les monstres qui hantaient ces lieux ? Quelle obscurité flottait derrière ce muret qu'Herana venait de franchir avec l'aide d'Hepner ?

Elle s'élança à sa suite et posa à son tour un pied sur les mains entrecroisées que l'Aquilonien lui tendait. Elle fut propulsée avec force dans les airs, et retomba gracieusement dans un épais buisson. Perdue au milieu des tiges vertes, elle s'efforça d'en sortir la tête au plus vite pour assister à la suite.

Lansmir se sentait tout drôle après avoir bu la potion. Incroyablement tout semblait très facile. Il escalada le muret tout seul et se lança par-dessus puis retomba sans provoquer aucune catastrophe.
«  J'ai repéré deux éclaireurs sur le toit du bâtiment, murmura-t-il. À cette distance il faut tenir compte de la trajectoire et de la force du vent. Il vient de l’ouest et ne souffle pas trop fort… deux ou trois degrés d’anticipation me paraîssent bien. En sachant que nos flèches ont une vitesse d’environ trois cents kilomètres heure, l’objectif étant à cent vingt mètres, j'estime à une seconde et demie le temps avant impact pour une élévation initiale d’environ dix-huit degrés. C'est risqué mais… je tente le coup ? »

Herana sidérée, se retourna vers lui avec de gros yeux qui le regardèrent froidement.
« Mais de quelle terre viens-tu ? Tu n'es pas de ce monde, ce n'est pas possible... »

La jeune sœur se mit à rire discrètement en écartant les mains.
« C'est l'effet de ma potion... Mais, elle agit différemment sur lui… je ne sais pas pourquoi. »

La discussion fut vite interrompue par le passage non loin d’eux de deux autres femmes pareillement recouvertes de sang et transportant une tête de cheval et une autre de veau vers ce qui semblait être le lieu d’une fête. Herana risqua un coup d’œil.
« Ils boivent et offrent une fête en l’honneur de leur dieu Bori en mangeant des bêtes sacrifiées, parfois crues… Regardez, dans des cages il y a des hommes et des femmes qui eux aussi seront sacrifiés par le chef à l’issue du repas. »

Elle se rassit et continua à voix basse.
« On va attendre ici qu’ils soient ivres et endormis. Quand le moment sera venu, Isil et Lansmir, vous abattrez les deux gardes qui se trouvent sur le toit… D’ici là, profitons-en pour nous reposer. »

Ils s’allongèrent dans les hautes herbes. Isil se coucha sur le flanc en chien de fusil et ferma les yeux pour chercher le sommeil quand elle sentit dans son cou le souffle chaud de la Cimmérienne qui s’était étendue tout contre elle dans son dos. D’un geste protecteur, Herana enroula un bras autour des épaules de la jeune fille sans rien dire, caressant sa peau douce du bout des doigts tandis que Kathleen chuchotait à voix basse entre Hepner et Lansmir en émettant parfois de petits rires étouffés.

Ils restèrent ainsi plusieurs heures. Isil s’était allongée sur le dos et  contemplait les étoiles qui apparaissaient une par une dans le ciel assombri. Les échos de la « fête » parvenaient jusqu’à eux et berçaient ses souvenirs. Elle revivait sa longue chute dans la rivière du haut des falaises des Quatre Vallées, avec l’ours et Louve… cet instant qui avait marqué le départ d’une nouvelle vie, puis son passage à Orandia et le chalet d’Hiivsha, l’ancien guerrier magicien qui lui avait proposé de l’épouser… puis les jours sombres de Tarentia et ses semaines passées au bordel en attendant sa proie… Ses souvenirs s’accélérèrent : Ragnard, la descente aux enfers, Belverus, Herana, les Loups, Marak…

Il lui tardait à présent de retrouver ces fameux Loups du Vanaheim au grand complet pour partir avec eux vers d’autres horizons, vers une autre destinée qui n’était pas écrite…

Isil contempla la jolie Kathleen maintenant silencieuse, perdue elle aussi dans ses songes, Lansmir le maladroit plein de charme, Hepner dont la puissante présence masculine était rassurante et Herana qui portait en elle une si grande force de caractère tout en dégageant une sorte de sensualité dominatrice… La Cimmérienne penchée sur elle l’observait en souriant doucement tout en jouant avec les boucles blondes de ses cheveux. Isil lui rendait son sourire en frémissant sous de douces caresses qui effleuraient ses joues duveteuses ou son long cou mais qui parfois s’égaraient vers des territoires plus intimes.

L’archère referma les yeux, en attendant la suite… elle voyait parfaitement dans sa tête les deux gardes sur le toit… c’était comme s’ils étaient déjà mort pour elle, car sa main ne tremblerait pas.

Un coq chanta et la réveilla. Isil rouvrit les yeux et chercha la guerrière du regard. Elle se trouvait un peu plus loin, adossée au muret et jouait avec sa dague d’un air songeur. Herana rêvait de trancher la gorge de la femme qui vivait dans cette maison entourée de jardins et de fontaines, afin que tout son cauchemar se termine pour de bon. Mais depuis son combat avec Irlian, un doute s’était instillé en elle. Dans cette maison, il se trouvait peut-être une adolescente qui pouvait être sa fille et elle voulait croire de toutes ses forces que c’était bien le cas. Alors le puzzle serait achevé et sa vengeance serait complète. Non pour elle, mais pour toute sa famille et ses amis tombés sous les coups mortels de la folie de cette Moreen, matriarche des lieux.

Progressivement, les bruits de la fête s’étaient estompés et maintenant le silence régnait. L’heure de l’action avait sonné.
« Debout tout le monde, dit-elle à voix basse. On a un travail à finir. Lans, Isil ! Tenez-vous prêts ! »

Les arcs se bandèrent. Lansmir calcula dans sa tête tous les paramètres nécessaires à un tir de précision tandis qu’Isil s’en remettait à son instinct d’archère et à cette magie dont Hiivsha lui avait dit qu’elle était partout pourvu qu’on veuille bien la chercher et accepter de se mettre en harmonie avec elle.

Herana compta tout doucement.
« Un… deux… trois… Allez-y ! »

Les deux flèches entamèrent à l’unisson leur course comme des dards silencieux et mortels. Les deux gardes tombèrent de concert sans bruit. Herana ramassa son sac et le mit en bandoulière en regardant le petit groupe.
« L’accès principal est barricadé et bien gardé, mais nous, nous allons passer par l’arrière des bâtiments. Il y a une trappe qui donne sur les sous-sols… Je ne sais pas exactement ce que nous allons y voir, mais... je suis certaine que ce ne sera pas beau à voir… ni à sentir... Bon, allons-y ! »

Herana s'élança la première, suivie des autres. Ils traversèrent le jardin telles des ombres fugaces et silencieuses, enjambant les gardes ivres et les adeptes endormis. Enfin, ils atteignirent la fameuse trappe dont Hepner n’eut aucun mal à forcer la serrure.
« C'est ouvert. Honneur aux dames. »

Herana avança dans le noir. Plus ils avançaient, plus l’odeur devenait insupportable, horrible. Isil retint les nausées qui s’emparèrent d’elle et plaqua la main sur son nez avec des grimaces de dégoût.
« Pouah, c’est quoi cette puanteur ? »

Hepner avait saisi une torche qui se trouvait à l’entrée des souterrains et il l’éleva au-dessus de lui tout en prenant la tête du cortège.
« Par la barbe des dieux ! Quelle horreur ! »

Il y avait un peu partout dans des recoins, des hommes, des femmes, des bêtes, baignant dans des mares de sang. Certains montraient des orbites vides dans lesquelles manquaient leurs yeux, d’autres avaient eu leur langue arrachée, mais tous étaient affreusement vivants, attachés à des chaînes. Des gémissements et des lamentations pitoyables s’élevaient sur leur passage et certaines de ces « choses » tentaient de ramper jusqu’à eux. Les corps étaient recouverts de vermine et de plaies purulentes… C’était épouvantable !
« Quelle horreur ! répéta Kathleen en écho tout en s’agrippant au bras de sa sœur, Herana, j'ai peur !
— Ne regarde pas et reste près de moi.

Un peu plus loin il y avait des cellules fermées par des barreaux puis une salle avec une grande table toute maculée de sang et des outils sordides et inquiétants… visiblement une salle de torture. Des sortes de machines et d’ustensiles plus ou moins compliqués ornaient les lieux, tout droit sortis de l’imagination perverse et détraquée d’un esprit dément, vision de sadisme à l’état pur, illustration du mal le plus absolu… Il y en avait pour homme et pour femme et tous étaient rougis par le sang incrusté qui était omniprésent dans cet endroit maudit.
« Quel dieu peut-il laisser faire de pareilles horreurs ?
— Tous, répondit Herana, ils sont tous coupables de laisser faire cela, Kathleen.
— Je ne peux pas imaginer que tu aies pu survivre dans un endroit pareil ! »

Isil ne put maîtriser un dernier haut-le-cœur et se retourna pour vomir contre le mur, l’estomac révulsé. Lansmir avança sa main vers un objet aux formes compliquées posé sur la table et qui ressemblait à un bracelet ouvert en deux.
« Non ! dit Herana en lançant préventivement un bout d’os humain qui traînait à terre, sur l’appareil. »

Deux mâchoires garnies de pointes se refermèrent sur lui avec un clac sinistre.
« Lans ! s’écria-t-elle exaspérée, ne touche à rien tu m’entends ? »

Hepner s’exclama.
« Par ici, une porte ! »

Il testa le lourd battant de bois clouté et en examina la serrure. Dans la salle de torture, il alla chercher un crochet et une tige de fer avec lesquels il s’activa plusieurs minutes jusqu’à ce qu’un déclic indique qu’il avait réussi son crochetage.   Poussant la porte, il s'avança d’un pas de velours suivi du reste du groupe.

Ils grimpèrent des escaliers qui débouchaient sur une petite pièce ronde aux murs nus sur laquelle donnaient plusieurs portes, toutes identiques. Hepner s’arrêta.
« Heu, là, bon… je passe la main ! »

Herana en désigna une de la main.
« Celle-là, elle mène directement au deuxième étage ! »

Ils arrivèrent dans un grand couloir de marbre rosé orné de tentures rouges qui présentaient toutes un motif central noir en forme de tête de mort.
« Brrr, sinistre décoration, murmura Isil. »

Un peu plus loin le couloir tournait à droite et débouchait sur une galerie ouverte sur de grandes arcades blanches séparées par d’immenses plantes vertes dans des pots énormes entre lesquels ils avancèrent, presque accroupis, par bonds successifs. Là, le couloir s’élargissait en un modeste hall au centre duquel coulait une petite fontaine et sur lequel donnait une grande porte dorée à doubles vantaux, finement sculptée et gardée par deux soldats.

Hepner s’avança à découvert et lança les deux dagues en même temps, tuant net les soldats. Cela lui prit trois secondes.
« C’est ici, dit Herana. Restez ici et tuez toute personne qui arrivera. Ce ne sont pas des soldats de métier, alors ils ne devraient pas vous poser de problème… sauf par leur nombre peut-être ! »

Kathleen s’avança vers elle.
« Herana, je…
— Non, coupa sa grande sœur, j’y vais seule ! »

Son ton ne souffrait aucune contradiction. Elle ouvrit un battant et disparut à leurs yeux.

Kathleen, Hepner et Isil restèrent un moment à se regarder en se demandant quoi faire et quelle attitude adopter.
« Où est Lansmir ? demanda subitement Isil »

Il n’était plus là ! Hepner haussa les épaules en écartant les bras d’un geste d’impuissance désabusée et la jeune fille fit une moue. Quant à Kathleen, elle resta de marbre, essayant d’écouter semblait-il, ce qui se passait derrière la porte.

Le Cimmérien murmura.
« On fait quoi là, des devinettes ou on part à sa recherche ? »

Isil sourit.
« Non, restons ici et attendons qu’Herana revienne… »

Au même moment un bruit bizarre se fit entendre, difficile à identifier. Venait-il de la pièce dans laquelle Herana s’était enfermée ou d’ailleurs, c’était impossible à dire.

Hepner dressa l’oreille.
« Vous avez entendu ?
— Oui, répondit Isil, mais je ne sais pas ce que c’est. »

Elle banda son arc, prête à tirer. Soudain, des gardes venus d’on ne sait où surgirent de tous les côtés, leur épée à la main. Comme par enchantement, les poignards réapparurent dans les mains d’Hepner et Isil dressa son arc. Un des gardes qui devait être leur chef, lança un ultimatum.
« Rendez-vous ou nous vous massacrerons ! Vous n’avez aucune chance de vous échapper ! »

Isil interrogea Hepner du regard et du coin de l’œil observa Kathleen qui tenait sa lame cachée derrière son dos, l’air parfaitement inoffensive.

……………………………………

La pièce était immense et recouverte de feuillures d’or et de tissus précieux, éclairée de dizaines de torches. De grandes baies donnaient sur l’extérieur, reliées par un large balcon marbré plongé dans la pénombre de la nuit, orné de rosiers pourpres et noirs et au milieu duquel était installé un trône extravagant, en or massif, posé sur un tapis de velours rouge. Dans l’obscurité, une vieille femme était assise dedans qui regardait la Cimmérienne en applaudissant doucement de ses mains racornies.
« Et voilà la plus grande terreur de tout les temps. Ma nièce, Herana ! dit-elle avec un rictus qui déformait son visage fripé. »

Herana ne répondit rien tant sa rage était forte et traversa la pièce en direction du balcon. Son cœur battait à se rompre et elle sentit une immense colère monter en elle comme une mer de lave incandescente dans la cheminée d’un volcan.
« Eh bien, ma fille, tu as perdu ta langue ? Pourtant je ne te l'ai pas arrachée à toi. Si tu es ici, c'est que mon tendre et cher fils est mort... Pauvre Irlian, dommage, c’était un brave petit. Je lui avais dit que son arrogance finirait par le perdre. »

Elle parlait lentement, d’une voix éraillée, en détachant les mots. Herana ôta son sac de son épaule, défit la lanière qui le maintenait fermé et le jeta aux pieds de la vielle femme. Une tête roula sur le velours. C'était celle d’Irlian. La vieille poussa un cri.
« Tu es vraiment horrible ! Regarde ce que tu as fais à mon petit garçon... »

Moreen se leva dans une longue robe noire et or et s'avança dans la lumière de la pièce mettant en relief ses longs cheveux blancs effrangés et les profondes rides de sa peau qui attestaient son grand âge. Elle souriait méchamment.
« Alors, mon enfant, qu’y a-t-il ? Tu n'arrives plus à parler ?
— Ne t'approche pas ! cria Herana sous le coup d'une puissante colère.
— Oh ! Mais, qu’est-ce ? … C'est que tu pleures ? — Elle rit. — Les mêmes larmes qu'autrefois, quand tu criais sous la douleur et le poids de la solitude. Tu étais tellement mignonne quand tu couinais ainsi qu’une petite truie !
— Tu es folle... Tu m'as fais mal au plus profond de mon être... J'étais venue pour te demander de l'aide... Pourquoi m'avoir fait ça ? Je suis...
— Tu n’es qu'une pauvre idiote ! s’emporta la vieille femme, comme ta tendre mère ! Aussi stupide et inutile qu'elle ! Je t'avais donné l'occasion de devenir grande, Herana,  puissante et forte ! Et toi, tu as fais quoi ? Tu as préféré rejoindre cette troupe de mercenaires aveuglés par cette Siobhan et tous ses discours écœurants ! Eh bien, regarde maintenant ! Qu’a-t-elle fait de vous ? Des pleutres, des lâches, des déchets de l’humanité qui se cachent et se terrent comme des rats… qui fuient comme des proies lamentables et misérables ? Où es donc passée la grande armée des Loups du Vanaheim, dis… réponds-moi, où est-elle ? »

La vielle femme reprit son souffle.
« Mes hommes n’ont pas réussi à trouver ton cadavre après la nuit de la grande trahison… Tu ne peux pas savoir combien grande a été ma déception... Mais, au moins étais-tu loin de moi et loin de mon fils... Et pourtant, il a fallu que tu reviennes… »

Ses propos devenaient plus décousus, plus incohérents. Elle dodelinait à présent de la tête et ne paraissait plus autant assurée sur ses jambes séchées.
« Même si tu étais ignorante, tu l’aurais su… un jour. Tout ce que j'ai construit, tout ce que j'ai fait pour mon dieu ! Tu l'aurais détruit... »

Herana ferma les yeux, sa patience était à bout.
« Où est-elle ? cria-t-elle les poings serrés à s’en faire craquer les phalanges.
— Je savais bien que mon fils n’aurait pas tenu sa langue... Eh bien oui, Herana, elle existe encore. Elle vit toujours… ici, dans cette maison. Sûrement en train de dormir paisiblement dans sa chambre, là ! ajouta-t-elle en désignant une porte fermée. Je lui ai dit la vérité, du moins en ce qui te concerne... qui tu étais et ce que tu faisais... Elle attend depuis ta venue… depuis son tout jeune âge sans jamais perdre espoir... Elle s'appelle, Rose. Roselyn. »

Herana n'arrivait pas à en croire ses oreilles. Elle baissa sa garde et laissa quelques larmes couler sur ses joues. La vieille reprit.
« Mais tu arrives trop tard !
— Que veux-tu dire, demanda Herana le cœur battant, parle ou je te… »

Moreen ricana.
« Une drogue, une drogue puissante coule dans ses veines… de la cyrianthe noire… à moins que tu ne sois venue avec un guérisseur, d’ici trois heures elle sera morte !
— Noon ! cria la Cimmérienne. Je… »

Soudain, la vielle femme tituba et dut prendre appui sur l’accoudoir du trône. Ses épaules s’étaient voûtées. Quelque chose venait de se briser en elle sans que la guerrière en comprenne la raison.
« Je savais que ce jour viendrait, Herana... le jour où ta lame viendrait me percer le cœur...
— Quel cœur ? ironisa la jeune femme, tu n’en as jamais eu ! Torturer des innocents, pratiquer des sacrifices… et tu prétends avoir un cœur ? »

Moreen cracha son mépris.
« Pense ce que tu veux.... cela m’importe peu venant de toi ! Tu es venue seule ?
— Non ! Je suis venue avec des amis… de valeureux guerriers qui valent chacun mille fois mieux que toi !
— Alors, mes gardes ne feront guère le poids... Ce sont des paysans, des fils de bergers et des innocents en manque d'aventure... sans entraînement… »

Herana s'approcha, reprenant son épée en main. La veille femme se mit à genoux.
« Frappe fort… frappe juste… mais frappe vite ! Je vais revoir mon fils et mon mari... Bori me regarde en ce moment même et attend ma visite avec impatience...
— Pourquoi ? Je ne pense pas que ce soit à cause des Loups ? Pourquoi tout cela Moreen ?
— Pourquoi je t'ai fait tant de mal ? Tu veux vraiment le savoir ? Car... tu lui ressembles tellement... à ta mère !
— Ma mère ?
— J'étais aussi jeune que toi et ton père était un très beau jeune homme. Il ne m’a jamais accordé ma chance… il ne voyait qu’elle ! J'étais terriblement jalouse et... chaque fois que je te regardais, je la revoyais encore et encore... Je ne regrette rien ! Ce fut... amusant, jouissif de revoir son visage à travers le tien et de te faire tout le mal que je n'ai jamais pu lui faire à… elle ! »

Elle éclata de rire. Herana glissa sa lame sous sa gorge. La vielle murmura en joignant ses mains.
« Adieu…  et prends soin de ce qui te reste comme famille... si tu en es encore capable ! »

La guerrière trancha la tête d’un coup sec. Celle-ci roula sur le côté du corps entraînant un jet de sang.

……………………………………..

Hepner leva les yeux au ciel en esquissant un sourire puis adressa un clin d'œil complice à Isil. On lui avait appris qu’il était plus difficile à des hommes de suivre les ordres… quand personne ne pouvait leur en donner. Tout naturellement, Isil lâcha donc sa flèche qui jaillit en sifflant et transperça le cou du chef de la garde en tranchant ses vertèbres cervicales. L'homme ne sourcilla même pas et tomba en arrière comme une masse, raide mort sous l'œil médusé de ses hommes. La suite fut plus que rapide.

Hepner avait fait un pas rapide sur le côté aussi souple qu'un félin et en tournoyant sur lui-même, il trancha la jugulaire du garde à sa gauche, son coup favori, tandis que d'un mouvement arrière il plantait l'autre lame dans le flan de celui qui se tenait à sa droite, passant entre les côtes pour atteindre directement le cœur.

Kathleen choisit elle aussi la gorge du garde le plus proche tandis qu'une deuxième flèche d'Isil se fichait en plein dans la poitrine d'un cinquième.

Le tout n'avait duré que cinq secondes et l'effectif des gardes venait d'être divisé par deux. Complètement stupéfaits devant la rapidité de l'attaque alors qu'ils s'attendaient à voir les intrus se rendre docilement, les cinq autres gardes se regardèrent et s'enfuirent dans les couloirs de l'étage.
« Ah ben non, s'exclama Hepner, s’ils se sauvent, ce n'est pas du jeu... comment va-t-on s'amuser maintenant alors ? ... Et d'abord, il est passé où Lansmir ? »

Un peu plus loin, au détour d’un couloir, un jeune homme observait un papillon se poser sur une fleur. Le vol de cet insecte était irrégulier et ne correspondait à aucun schéma quantifiable. Tout à coup, il vit arriver vers lui cinq gardes qui couraient à toutes jambes. Il était cuit ! Courageusement, il banda son arc pour vendre chèrement sa peau mais les hommes passèrent près de lui sans même lui accorder un regard… on eut dit qu’ils avaient le diable à leurs trousses. Il décida de tirer dans le tas, une, deux, trois, quatre, cinq fois, rapidement, comme à l’exercice. Quand il eut terminé, les fuyards étaient morts. Il haussa les épaules. Certes, il n’y avait rien de glorieux à abattre des ennemis dans le dos, mais c’était autant en moins pour repartir de là. L’esprit pratique primait ! Il reprit sa route et tomba sur ses compagnons qui le cherchaient.
« Ah te voilà, fit Hepner en colère. Viens et tâche de ne plus te perdre ! Tu n’as vu personne ?
— Non, fit Lansmir en regardant en l’air… non… j’aurais dû voir quoi ? »

Herana sortit de la grande pièce en tenant une jeune demoiselle dans ses bras. Elle semblait dormir profondément et son visage était pâle. Herana pleurait de joie... Elle sentait son coeur se réchauffer au contact de la petite. Elle se sentait... bien.
« Kathleen... Vite ! Voici Roselyn, ta nièce. Moreen lui a donné de la cyrianthe noire… il faut que tu fasses quelque chose. »

La petite sœur sourit et sortit de son sac une fiole qu’elle avait préparée comme tant d’autres à bord du bateau avec des plantes qu’elle avait ramassées au fil des quelques arrêts sur les rives du fleuve.
« J’ai ce qu’il faut, dit-elle en versant un liquide bleu entre les lèvres de l’adolescente. »

Puis elle entonna une incantation, ses mains plaquées sur le visage encore enfantin.
« Dans quelques heures elle se réveillera… Tout ira bien, ne t’inquiète pas !
— Oh, Kathleen... C'est fini, je crois... que... Ô mon dieu, je ne trouve plus mes mots. »

Hepner jeta un coup d’œil dans la pièce puis se retourna.
« Il faut partir avant que les gardes ne se ressaisissent ! »

Herana les regarda en souriant.
« Avant, j'aimerais vous remercier... vous avez risqué vos vies pour moi et pour... ma fille ! »

Cela lui fit tout drôle de prononcer ce mot. Isil posa une main sur son épaule.
« Tu en as fait autant pour nous, Herana… allez, viens, rentrons… »

Elle prit la tête de la petite troupe et effectua le chemin inverse qu'ils avaient parcouru. Ils sortirent en courant de l'enceinte de la demeure et se retrouvèrent dans les bois avoisinants. Isil se tourna vers Herana qui tenait serrée contre elle sa fille et lui dit.
« Bon, Herana, maintenant que tout est accompli, rentrons-nous à Tortage ?
— Nous avons rendez-vous à Messianta. De là, nous prendrons le bateau pour Tortage rejoindre les Loups du Vanaheim ! Hâtons nous. »

Le groupe reprit sa marche. Kathleen observa longuement le visage endormi de sa nièce. La ressemblance était frappante entre la mère et la fille : les mêmes traits, le même front, les mêmes yeux… et les mêmes taches de rousseur sur le nez !

Ils marchaient depuis plusieurs heures quand soudain, la demoiselle battit des paupières et ouvrit les yeux, fixant avec étonnement le visage de la femme qui la transportait infatigablement. Ce visage qui lui ressemblait… le sourire aux lèvres, elle se blottit contre son cou.
« Je savais. Je savais qu'un jour tu viendrais ! »

Herana était toute souriante, heureuse. Elle posa sa fille sur le sol et elles tombèrent dans les bras l’une de l’autre en pleurant tandis qu’Isil et Hepner, qui avait saisi Lansmir par le col, faisaient quelques pas pour s’éloigner discrètement.
« Tante Moreen m'avait toujours dit que tu viendrais un jour pour moi… rien que pour moi... Maman ! »

De s’entendre appeler ainsi lui fit tout drôle… Elle avait chaud, chaud dans son âme, chaud dans son cœur.
« Je suis, là... Je te jure, Roselyn, je serai à présent toujours là pour toi. Ma vie n'avait plus de sens avant de savoir que tu existais... Mais maintenant, je vais m'occuper de toi... »

Ils reprirent leur marche joyeusement, d’un pas léger, Lansmir fredonnant et Hepner riant aux côtés de Kathleen. Herana était heureuse. Elle tenait par la main droite sa fille et Isil par la gauche, et toutes trois rayonnaient de bonheur, plus belles que jamais. Un nouvel espoir, une nouvelle route à prendre… un avenir à découvrir… tout cela sentait bon… bon comme l’odeur iodée de la marée du matin montant de Messianta qui leur apparaissait au loin dans la clarté feutrée du soleil levant.

FIN


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Den
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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Lun 6 Jan - 16:04

Je vais relire le début de ton histoire et enchaîner avec la suite d'ici quelques jours.
Je te donnerai mon avis sur l'entièreté de l'histoire dès que j'aurai terminé. Wink

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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Ven 17 Jan - 16:22

Suite et fin lues  tout d'une traite !

Bon ça tombe bien, j'adore quand ça se termine bien ^^ (j'avoue, j'aurais bien casé Isil avec Hepner - ça aurait changé de son homonyme contrebandier :) - mais faut laisser le temps au temps !).

En tout cas l'histoire était bien sympathique, bien ficelée bien amenée, des femmes brisées mais fortes.

J'ai hâte de voir ce que tu nous proposeras pour ton prochain roman !

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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Sam 18 Jan - 21:06

Salut, j'ai copié les deux derniers chapitres... j'avais bien avancé dans la bétalecture... j'en suis à la moitié du 22ième chapitre... autant dire qu'il me reste pas mal de travail mais j'ai reçu la maquette de mon roman dispergerum antecessors tout début janvier. Alors ne t'étonne pas si je consacre mon temps libre aux corrections de la dite maquette.

Mes comms dès que j'en ai terminé, désolé pour le délai.
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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Ven 31 Jan - 18:04

Enfin terminé de lire !

La suite et fin de l'histoire est à l'avenant de tout ce qui a précédé : non seulement les situations sont variées, mais aucune scène ne se déroule comme je l'aurais imaginé, donc c'est un plaisir de lire de l'originalité.

Je ne me suis pas livré à des corrections sur ce livre, mais pas je compte bien me rattraper sur le prochain roman que tu as dite vouloir mettre sur Galéir. D'autant que j'ai déjà de vagues idées de critique concernant ton style, maintenant que je l'ai appréhendé. Et là, je serai psychopatiquement utile...  Wink 

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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Ven 31 Jan - 18:58

Pour ma part, j'ai terminé aussi mais j'ai décortiqué comme j'aime à le faire... peut-être Hiivsha ne montrera pas le même profil sur le prochain minos, il se pourrait que tu ravales ton fiel.

J'ai adoré cette histoire aussi, elle est agréable et le rythme (une fois le long début d'introduction à l'univers passé) est soutenu, peut-être un peu trop parfois. Juste la fin que je trouve trop rapide mais je ne saurais dire comment tu aurais pu la rallonger sans retrouver les loups... et ainsi de suite jusqu'à "elles vécurent heureuses mais n'eurent jamais d'autres enfants.". J'ai beaucoup apprécié les dialogues, j'ai noté quelques incohérences au fil du texte et quelques points de détails de forme mais rien de préjudiciable.

Continue comme ça, j'aurai plaisir à lire la suivante même si j'ai du taff par ailleurs et que j'aimerais sortir mon tome2 moins d'un an après la sortie du 1... y a encore du boulot.
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Hiivsha

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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Ven 31 Jan - 19:12

Je te remercie Aj... je vous remercie tous autant que vous êtes. Je vais pouvoir en parallèle de l'écriture, repasser lentement sur ce roman-ci en intégrant toutes tes remarques, ce que j'ai déjà commencé à faire sur le début afin de le "parfaire" et qui sait, tenter le coup de l'édition   

En effet, Minos, le prochain livre, celui que j'écris sous la "houlette" scénaristique de mon fils de 25 ans, Maître de JdR au club des Griffons de Pessac (33) et inspiré par un univers SF/Fantastique (plutôt complexe) qu'il a inventé pour ses parties, arrive.
Depuis 4 semaines, nous nous réunissons régulièrement pour qu'il m'explique son univers et je prends des notes... plein de notes. Je commence à peine à m'y retrouver tellement c'est poussé et complexe (dans le bon sens du terme)... enfin, quand on doit tout ingurgiter d'un seul coup.
La maquette du livre est prête avec une couverture provisoire en attendant le dessin original qu'un pote à lui doit nous faire et je me suis lancé "prudemment" dans le prologue.
C'est un exercice plus compliqué pour moi que d'écrire les "Aventures d'une Jeune Jedi" ou "l'Archère des quatre vallées" dans la mesure où je ne suis pas totalement maître de mon imagination.
Mais c'est en même temps un défi passionnant.
Je pense que ce sera une trilogie car je ne vois pas, compte tenu de tout ce qu'il m'a déjà révélé et de tout ce qu'il ne m'a pas encore expliqué (selon lui), comment tout faire tenir en un livre à part résumer le tout ce qui serait inintéressant et dommageable pour l'ambiance du roman.
Par contre Minos, je souhaiterais une partie de forum "privée" uniquement réservée aux inscrits intéressés par bêta-lire le livre au fur et à mesure de sa publication. Il se pourrait d'ailleurs que mon fils Eric invite quelques personnes ayant joué à son JdR pour en faire de même... sachant que sous mes questions d'auteur (compréhension, cohérence, etc.) et avec le temps même, son histoire en mûrissant, s'est largement complexifiée dans le bon sens du terme et a largement dérivé par rapport aux premières parties qu'il a pu faire faire à ces joueurs.
Mais comme je ne souhaite pas l'héberger sur un autre forum (j'en ai moi-même un), trouvant celui-ci très bien, je te pose la question, serais-tu d'accord pour "privatiser" un petit bout de ce forum pour "rester entre personnes concernées" ?
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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Ven 31 Jan - 19:30

Il n'y aucun souci pour créer un topic privé. Il te suffit d'en créer un public (histoire que tu aies la main sur son futur contenu et puisse l'éditer à ta guise), et je le basculerai alors en mode privé.

Tu me diras à qui tu souhaites donner l'accès et je distribuerai les autorisations, en tant qu'admin. Sache juste que Notsil étant ma co-admin, elle y aura accès également. Pour tous les autres, c'est toi qui décide...  Wink 

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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   Ven 31 Jan - 19:47

Tu m'épates... je ne savais pas que sur phpBB on pouvait créer des permissions sur un TOPIC particulier... et pourtant du phpBB j'en "fais" depuis 1999 !
J'étais persuadé que les permissions s'arrêtaient à un sous-forum !

PS : T'es certain de ton coup ? Parce que je viens de regarder encore une fois le panneau d'admin de phpBB3 et je vois pas comment tu comptes faire.
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MessageSujet: Re: [Roman] L'Archère des Quatre Vallées (18+) [Fini]   

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